Relations décembre 2013

Jean-Claude Ravet

La promesse du don

« J’avais devant moi toute la richesse de la terre, et mes yeux se portaient pourtant vers le plus humble, le plus petit… Où serions-nous, nous, pauvres humains, sans la terre fidèle? Qu’aurions-nous sans tant de beauté et de bonté? »
Robert Walser, cité par Ernesto Sabato dans La Résistance, Paris, Seuil, 2002
 
 
Quand on parle de don, on pense communément au don de charité ou humanitaire et, en ce temps de Noël, à la guignolée par exemple. Mais le don renvoie aussi à un chemin de rencontre avec l’autre dans sa fragilité; c’est le don de soi par amour ou par compassion, qui s’exprime dans l’hospitalité, le partage et l’écoute, dans le souci sans compter des blessés de la vie, des humiliés ou des opprimés, qui peut aller jusqu’au sacrifice de soi.
 
Le don, dans toutes ses manifestations, témoigne d’une dimension éthique fondamentale de l’existence qui pose la présence de l’autre comme constitutive de soi. Je suis en quelque sorte le gardien de mon frère, de ma sœur en humanité. Protecteur de leur dignité. Leur souffrance et leur cri ébranlent à jamais ma quiétude, cherchent à arracher de moi une réponse, attisant la conscience du don, au nom de notre commune humanité. Grâce à cette conscience, je me tiens vivant, debout et vigilant. Cette attitude oblative et ce sentiment de responsabilité s’enracinent dans une manière d’habiter le monde, de faire société, dans laquelle le lien qui unit les personnes entre elles est plus fondamental que ce qui les unit aux choses et à l’argent.
 
Plus se déploie le monde technique et financier, et sa logique utilitaire et vénale qui atomise l’existence, plus nous sommes tentés d’esquiver notre devoir à l’égard des autres. Croire que le monde humain puisse survivre à cette fuite, à cette déliaison, est peut-être la plus tragique des illusions contemporaines qui nous livre, dans la plus grande insouciance, à la prédation financière et à la technicisation de l’humain.
 
Quand l’anthropologue Marcel Mauss a publié son Essai sur le don, en 1923, la morale des marchands, comme il se plaisait à l’appeler, faisait déjà ses ravages dans la société. Cette morale réduit la vie sociale au calcul, à l’intérêt, au profit, traduisant les rapports sociaux en termes strictement abstraits, marchands et techniques, comme s’il s’agissait de rouages d’une machinerie sociale. La valeur monétaire s’imposait déjà comme l’étalon à l’aune duquel devait être jugée la vitalité de la société : « le triomphe de l’animal économique ». Mauss avait conscience du caractère subversif de la notion du don héritée des sociétés dites primitives, sans laquelle il ne peut y avoir de société humaine. Ce faisant, il soutenait « théoriquement » les brèches qui se creusaient dans la société capitaliste grâce aux luttes en faveur d’une solidarité sociale fondée sur le devoir du don. « Le travailleur a donné sa vie et son labeur à la collectivité d’une part, à ses patrons d’autre part, et, s’il doit collaborer à l’œuvre d’assurance, ceux qui ont bénéficié de ses services ne sont pas quittes envers lui avec le paiement du salaire, et l’État lui-même, représentant la communauté, lui doit, avec ses patrons et avec son concours à lui, une certaine sécurité dans la vie, contre le chômage, contre la maladie. Contre la vieillesse, la mort[1]. » Mauss appréhendait avec lucidité l’offensive néolibérale actuelle consistant à privatiser les services publics et à brader le bien commun.
 
Plus que jamais, en ce sens, la dynamique du don se présente comme une forme de résistance aux chants des sirènes capitalistes qui cherchent à nous convaincre que nous sommes des êtres calculateurs, sans attaches ni appartenance, ni souci du bien commun et de la solidarité sociale, mus par leurs seuls intérêts privés, modelés étrangement à l’image des maîtres de notre temps.
 
En nous rappelant que nous sommes toujours, dès la naissance, en dette envers les autres et envers la vie qui nous comble de sa beauté et de sa bonté, le don amène à nous centrer sur notre fragile humanité et notre seule demeure, la Terre. Le partage, l’entraide, la solidarité apparaissent comme les fondements de la société, et le marché et l’État au service de celle-ci. L’amour des êtres, le sentir des choses et la soif d’une transcendance, que porte avec lui le don, nous enracinent dans la terre humaine en rendant compte de quelles matières symboliques les êtres humains sont faits.
 
La promesse du don est plurielle. Elle est à la fois éthique, sociale, politique, culturelle et spirituelle. Elle appelle à renouer avec une existence pétrie de rêves, d’inquiétudes et de mythes, et taraudée par la question du sens et de la dette. Elle incite à consentir à notre fragilité qui atteste la beauté de la vie et sur laquelle devrait se fonder, comme sur un roc, la cité accueillante. Elle nous donne en héritage la terre des vivants. Elle redonne sens et valeur à la pluralité des cultures, à l’interdépendance et à l’immaîtrisable. Par elle, nous nous exerçons à la solidarité tenace, à la résistance au diktat du marché et des technocrates, à la défense de la dignité comme gage de notre commune humanité et de notre fidélité à la Terre.
 
Car, en fin de compte, nous sommes des êtres de don, d’échanges et d’entraide, débiteurs insolvables d’une dette contractée en entrant dans un monde habité – une dette qui n’est pas tant là pour être remboursée que pour nous ouvrir à la richesse de la vie comme une grâce.

 


[1] M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. 261.

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