Relations Hiver 2021-2022 / En quête de sens

Les pratiques religieuses et féministes sont parfois perçues comme incompatibles. Au nombre des expériences qui bousculent cette perception, le Candomblé ouvre des perspectives méconnues qui sont émancipatrices pour les femmes noires au Brésil.

L’auteure est postdoctorante en sciences des religions

Le Candomblé est né entre 1530 et 1549, au Brésil, de la volonté des esclaves de descendance africaine de préserver leurs héritages spirituels alors que le colonisateur portugais les forçait à se convertir au catholicisme. Encore aujourd’hui, il est vu négativement dans le pays en raison des pratiques africaines (transe, vaudou et sacrifices animaliers) qui lui sont associées. Cette volonté de retourner à une africanité initiale, revalorisée par les adeptes depuis la fin des années 1980, est aussi le pilier d’une vision de la religion émancipatrice pour les femmes. Ces dernières y trouvent la possibilité d’assumer des rôles spirituels d’importance et de multiplier les expériences de vie possibles.

Le Candomblé met de l’avant une conception monothéiste de la religion avec un Dieu créateur de tout, incluant la nature, qui a son âme propre, et où plusieurs divinités (12 principalement) sont aussi vénérées. Ces éléments sacrés sont repris à l’intérieur de chacun des rituels religieux (rites de passage et cérémonies hebdomadaires) pour expliquer, fondamentalement, la vie humaine. En outre, chaque être humain, associé à une divinité à la naissance par un prêtre ou une prêtresse, est considéré comme ayant été formé par Dieu dans la boue avec les quatre éléments de la nature, et c’est à cet état naturel que son enveloppe corporelle retournera après son décès. Par reconnaissance pour la vie humaine, sont honorés la nature, les divinités et le dieu créateur lors des cérémonies du vendredi dans les maisons de temples, les terreiros, qui peuvent avoir une teinte différente selon les racines afro-brésiliennes des participants et participantes. Pour ce faire, les adeptes du Candomblé, divisés en sept stades religieux (de débutant à chef religieux), exécutent des chants, des airs tapés au tambour, des danses et des offrandes pour permettre aux initiés d’entrer en transe et de recevoir les orixás, c’est-à-dire les divinités qui font le pont entre Dieu, les autres divinités et les personnes pratiquantes.


UNE PRATIQUE SECRÈTE ET RÉPRIMÉE

Officiellement, le Candomblé est pratiqué par 1,5 % de la population brésilienne, même si cela pourrait s’approcher davantage de 8 % d’adeptes selon certaines sources. Les personnes qui s’y identifient sont discriminées, voire battues dans la rue, ce qui en pousse plusieurs à le pratiquer en secret. Malgré la fin de l’esclavagisme et, par conséquent, de l’imposition du catholicisme, d’autres vont toujours à l’Église, soit comme façade, soit parce qu’elles pratiquent parallèlement les deux religions. Il est donc difficile d’avoir un estimé précis du nombre d’adeptes[1].

À Salvador de Bahia, ville où le Candomblé est le plus répandu au Brésil, il y a près de deux fois plus de femmes que d’hommes qui pratiquent cette religion, qui permet la prêtrise des femmes. Ainsi, environ 68 % des prêtres sont des femmes. Il est important de noter qu’au moment de la fin de l’esclavagisme, durant la deuxième moitié du XIXe siècle, les femmes esclaves ont pu racheter leur valeur « monétaire » avant les hommes, parce que la valeur qu’on leur avait assignée était moindre. Cela explique pourquoi ce sont des femmes qui ont fondé les trois premiers terreiros. Les femmes se sont dès lors démarquées dans la reconstruction et la transmission des normes culturelles, religieuses et ancestrales afro-brésiliennes. Depuis, elles ont assuré la passation orale du savoir religieux.

Dans un contexte où les femmes noires sont gravement marginalisées et discriminées au Brésil, le Candomblé leur offre une certaine protection et même un outil d’émancipation, car il est, entre autres, associé à la matrilinéarité, à un regard différent sur le célibat et la maternité ainsi qu’à l’acceptation et à la valorisation des lesbiennes.

Le Candomblé repose en effet sur la matrilinéarité comme mode de filiation. L’héritage matériel se faisant du côté de la mère, les hommes reçoivent ainsi le leur de leurs oncles maternels. Plus qu’un système d’héritage, la matrilinéarité sous-entend la valorisation des mères, symbolisant les sources africaines. Bien que cette posture puisse sembler réductrice pour les femmes, qui paraissent ainsi quelque peu condamnées à être définies comme des mères avant tout, elle vise à affirmer un ancrage africain vu comme émancipateur face au racisme et aux discriminations présentes dans le reste de la société brésilienne.


OUVERTURE À L’HOMOSEXUALITÉ

Lors de mes recherches sur le terrain à Bahia, les femmes que j’ai rencontrées m’ont également affirmé que si la maternité était souvent considérée comme un devoir minimal en vue de la préservation de la race humaine (minimum d’un enfant), elle pouvait aussi être interprétée selon le vécu des femmes, rendant acceptables le célibat et la contraception. En outre, les personnes, tant les femmes que les hommes, célibataires ou n’ayant pas d’enfant peuvent être des proches aidants ou des parents spirituels, signe de la liberté dont jouissent les adeptes.

L’homosexualité, surtout féminine, telle qu’étudiée par l’anthropologue Andrea Stevenson Allen[2], est également bien acceptée et bien perçue au sein du Candomblé. Le nombre important de lesbiennes dans certains terreiros l’atteste. Cette vision positive de l’homosexualité repose sur la croyance en une forte complémentarité des parties féminines et masculines à l’intérieur de la personne homosexuelle, souvent plus que ne peut l’atteindre une personne hétérosexuelle, qui a elle aussi une part de féminin et une de masculin. Par exemple, on considère qu’une femme lesbienne possède d’emblée un équilibre entre sa féminité et sa masculinité. Cette conceptualisation rendrait aussi acceptable le changement de sexe pour les adeptes de cette pratique religieuse.

Dans ce bref portrait de ses éléments plus émancipateurs, le Candomblé ressort comme un espace de préservation et d’affirmation positive de l’africanité, au sein duquel les femmes noires ont un rôle central. Ces dernières assument non seulement des rôles de direction spirituelle fondamentale, mais bénéficient grâce au Candomblé d’une plus grande liberté concernant leurs choix de vie ou leur orientation sexuelle, défaisant au passage certains des stéréotypes et blocages traditionnels présents dans d’autres religions en matière de conciliation religion-féminisme.


[1] Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística, « Tableaux population », [recensement en ligne], 2015.
[2] Voir A. Stevenson Allen, « ”Brides” without Husbands : Lesbians in the Afro-Brazilian Religion Candomblé ». Transforming anthropology, vol. 20, no 1, mars 2012, p.17-31.

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