Relations Été 2023 / Dossier

La poésie réveille et creuse la faim spirituelle, contre ce qui la trompe. En s’unissant au sacré, elle enseigne également à éprouver la vie comme mystère, combat et chant.

L’auteur, chercheur associé au Centre justice et foi et rédacteur en chef de Relations de 2005 à 2019, a publié Le désert et l’oasis (Nota Bene, 2016)

La poésie est l’expression « naturelle » du divin, du sacré. La poésie dont je parle, c’est la parole émergée du silence, tout imbibée de lui – chargée de musique, de mots, de plaintes, de chants – et qui y ramène. Elle peut être proche du cri ou de la gratitude, de l’incantation ou du blasphème, des petits riens du quotidien ou de la résistance ; qu’importe, elle dit l’existence dans sa proximité avec l’indicible et la beauté fulgurante, ou saisie et dessaisie par le sens du monde, suspendue au-dessus d’un abîme.

Dans un monde qui fait l’éloge du bavardage, forme moderne d’aphasie collective, où on se gave d’avoir et de divertissement pour tromper sa faim d’infini, la poésie est plus que jamais nécessaire. Sans l’effroi du beau et la semence de la grâce, sans la puissance de la faiblesse et la richesse de la simplicité qu’elle insuffle, comment pressentirions-nous l’immensité de la profondeur qui nous habite et y dirigerions-nous nos pas ? Comment ferions-nous « pour emporter d’assaut les forteresses de l’inertie et crever le béton des citadelles du mensonge » (Armel Guerne, L’âme insurgée, 1977) et œuvrer ainsi à la recréation du monde ? Car notre monde s’affaisse sous le poids d’une raison mutilée, d’une abstraction déshumanisante, extirpées violemment de l’expérience sensible. Je ne parle pas ici nécessairement d’un monde où règne l’athéisme ou le manque de Dieu, au contraire : la croyance peut aussi bien étouffer le sacré que l’athéisme peut en être le juste refuge, comme l’évoquait Simone Weil. L’idolâtrie leur est commune. Et le manque de Dieu n’est-il pas la condition même du désir et le sol fertile où croît la foi ? Non, je parle du temps des repus, dévorés de l’intérieur par leur cupidité, emmurés dans la prison étroite de leurs certitudes, se gaussant de toute intériorité et de tout mystère – blasphèmes de la raison comptable – et s’empiffrant de médiocrité jusqu’à vomir leur âme. Car c’est de l’âme qu’il s’agit, cette bafouée de la modernité raisonnante. Cette part de soi obscure qui se nourrit de lumière, où foisonnent spectres, rêves, mythes, légendes et espoir, la poésie lui offre la rare nourriture vitale qui lui reste.

« Notre époque est persuadée qu’expliquer, c’est vivre », disait le poète et philosophe Benjamin Fondane dans Faux traité d’esthétique (1938). Refusant de se résigner au tout-au-rationnel, il ajoutait ailleurs dans un cri de révolte : « Il n’y a pas assez de réel pour ma soif ! » (Ulysse, 1933). La poésie n’est pas qu’un supplément d’âme à cette raison obtuse et conquérante qui s’impose comme seul savoir valide, mue par une volonté de maîtrise absolue. Elle a tout à voir avec l’autre du savoir rationnel, la « docte ignorance », qui accompagne le don de soi par amour, la quête des raisons de vivre, la prière et l’abandon à plus grand que soi. Mais tout cela n’est-il pas considéré comme inutile, voire comme suspect ? Le monde des repus, vous dis-je.

Dans ce monde terriblement rétréci, dépoétisé, déspiritualisé, la poésie ne peut mener avec le sacré qu’une lutte commune, s’il est vrai que « le contemplatif est un embusqué » (Bernanos), et le poète la « mauvaise conscience de son temps », et si tant est que « le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et l’homme intemporel » (Saint-John Perse, Discours du prix Nobel, 1960). Ceux-ci ne peuvent que faire barrage à l’avidité dévorante, à la démesure destructrice, à l’insignifiance désolante qui rongent notre temps.


LA PAROLE FAITE CHAIR, LE CRI DEVENU CHANT

La poésie a une longue histoire de compagnonnage et d’accointance avec le sacré et le divin. Elle est tout entière langue divine dans les traditions orales et chamaniques des peuples autochtones, de même qu’elle se fond avec maintes expressions religieuses et spirituelles ; pensons aux Veda, aux Upanishad, au Tao Te King, aux livres des morts d’Égypte, aux mythes grecques, au Coran, aux livres de la Bible comme Ésaïe, Job, les Psaumes, le Cantique des cantiques, ainsi qu’aux mystiques rhénans, carmélites et soufis.

Jean-Pierre Tremblay, La ballerine, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille
Jean-Pierre Tremblay, La ballerine, 2015, œuvre tirée de la série L’art de la rouille

Mais c’est la langue de feu et de tonnerres qu’est le rêve éveillé de l’Apocalypse qui me servira de guide. Cette langue dit du même souffle embrasé ce qu’est le poétique et le divin : la parole qui écoute, obéit au regard et à la voix qui scrutent le ciel et le gouffre, le mal et l’espérance, la souffrance et la joie, les égorgés de la terre avec l’égorgé du ciel jusqu’à la fin du monde – « engriffés l’un dans l’autre, comme si / le corps de chacun de nous / était ton corps, Seigneur » (Paul Celan, « Tenebrae »[1]). Devant la dévastation de la Terre, elle lie la parole dérisoire et un Dieu égorgé, mais debout aux côtés des souffrants, portant, par leur souffle qui crée et qui crie, qui loue et qui lutte, les êtres dévastés. Philippe Jaccottet le dit bien : « Ouvrir un livre de poésie, c’est vouloir s’éclairer avec une bougie en pleine déflagration de la bombe à hydrogène. Parier pour la bougie, en ce cas, est tout à fait insensé et cependant, c’est peut-être dans ce genre de pari que réside notre avenir[2]. » Qu’est-ce que la poésie devant les puissances destructrices à l’œuvre ? Elle est ce que Dieu est aux opprimés, la faiblesse de Dieu subversive, comme la vie, écrasée, avilie, ignorée, qui résiste, insiste et persiste devant l’arrogance de la mort incarnée. La poétique de la vie contre la logique de la mort. Oui, l’Apocalypse dit les épousailles de la poésie et du divin par la voix lumineuse de l’espérance acharnée d’êtres assoiffés de vie et d’infini, pris dans le combat avec Dieu, dans la souffrance, l’injustice et l’oppression.

Parce que la poésie est la forme langagière la plus proche du silence, elle est la plus apte à dire l’inexprimable et l’inouï. Et en ce sens, le sacré. Lieu de la présence attentive et du dessaisissement, par elle s’éprouve la vie à vif, grâce aux sens, mais au-delà même des sens, comme jaillissement – l’Ouvert, dit Rilke. Elle rend compte des profondeurs béantes du réel, mais aussi de l’altérité foisonnante et tumultueuse qui nous hante, les deux peuplées de présences et d’absences, de choses et de noms, de vivants et de morts, de mondes et de rêves, de vide et de manque. Nous sommes des êtres habités et capables de mystère. Et ce mystère, il nous faut le dire impérativement, pour nous garder vivants. La poésie est cette tentative, aussi maladroite soit-elle.

Naître au monde ne va jamais de soi pour qui se tourne vers des visages suppliants d’écorchés ou est confronté à l’épreuve de la souffrance, du mal et de la mort, qui ne laissent rien d’intact, de solide, de sûr, sur lequel reposer. Ce qui peut avoir apparence de certitude se fissure, la clarté s’embrouille, le sol vacille. Tâtonnement et vertige accompagnent dès lors la marche des vivants. La poésie surgit alors et se lie à notre respiration haletante, puisqu’elle est la voix même de l’ébranlement : elle brise l’écorce des mots, en libère le sens en mille éclats d’images, en renouvelle le souffle, perce jusqu’à l’âme et éveille la soif de vivre. C’est ainsi qu’elle accompagne l’effort d’exister, de résister, de se tenir debout. Et quand, face à l’horreur et à la désolation, écrasée sous leurs poids, la voix s’élève des décombres, en révolte contre le destin, c’est bien souvent dans le poème qu’elle s’incarne, comme elle l’a fait tant de fois dans les ghettos des ténèbres nazies, où des enfants, adultes et vieillards, en grand nombre, se mirent à écrire, et, par là, à en témoigner à la face du monde ou de Dieu – témoin ou accusé. Le poème s’élève, tel le cri du sang d’Abel, de la Terre vers un ciel de sang (Piotr Rawicz), et se mêle aux pleurs de Dieu.

Ainsi devons-nous entendre la poésie. Le cri transfiguré en chant ou en prière, qui fait écho à cet ébranlement fulgurant de l’existence, qui dépossède, dépouille, dénude, mais, en même temps, met en marche, en combat avec le monde, ouvre à la joie, comme le pain rompu, et décrit l’impensable. Parlant de la poésie de l’Apocalypse, le poète Jacques Brault dit d’elle qu’elle nous achemine « dans la nuit du sens, en toute confiance », « disponible à l’incroyable[3] ». Et, comme « la sempiternelle souffrance a autant droit à l’expression que le torturé celui de hurler[4] », habiter en poète sous le ciel du sacré veut dire aussi d’accepter de vivre, sous l’horizon d’Auschwitz, d’Hiroshima, de la Kolyma[5] et du désastre qui vient – en
tentant de transmuer sans cesse le cri en chant pour y maintenir l’espérance et le combat ; et, en reconnaissant, peut-être, dans la chair mutilée l’icône du sacré, de chanter à l’ombre du Dieu égorgé. Debout ou prostré.


[1] P. Celan, Renverse du souffle, Paris, Seuil, 2006.
[2] P. Jaccottet, Tout n’est pas dit, Mazères, Temps qu’il fait, 1994.
[3] J. Brault, « Clair comme la nuit », dans Jean-Pierre Prévost et Gabriel Landry, Au-delà de l’Apocalypse, Montréal, Novalis, 2010.
[4] Theodor Adorno, Dialectique négative, Paris, Payot, 1974.
[5] Voir, entre autres, Récits de la Kolyma, du poète russe Varlam Chalamov.

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