Relations novembre-décembre 2018

Jean-Claude Ravet

La poésie résonne comme une prière

L’auteur est rédacteur en chef de Relations

 

En septembre dernier, à la chapelle de l’abbaye trappiste de Saint-Jean-de-Matha, dans Lanaudière, la poète Louise Warren récitait des extraits de son recueil L’enveloppe invisible (Noroît, 2018), écrit en ces lieux mêmes où les moines l’ont accueillie en résidence, en janvier 2017. Ses fragments distillent ce qu’elle y a vécu, évoquant l’expérience poétique et monacale.

La chapelle était bondée, silencieuse, recueillie, oblative. Nous étions en train de participer à un rite. La récitation poétique résonnait tout naturellement comme une prière, soutenue par la musique méditative de Jean-François Bélanger jouée sur son instrument médiéval scandinave. Paroles enveloppées de silence, explorant l’invisible, tissant des liens avec l’autre face du réel, dont l’accès ne nous est donné que par intermittence, mais au seuil duquel nous puisons le sens qui fait vivre.

« Je médite cette phrase du père abbé : “La foi ne consiste pas à rendre visible l’invisible, mais à remettre de l’invisible là où on pense que tout est très visible.” […] Ajouter de l’invisible, travail du poète. »

Louise Warren, L’enveloppe invisible

La poésie n’est-elle pas, comme la prière, ouverture béante au mystère ? Par elle, notre existence devient poreuse aux voix qui en surgissent, creusant l’espace en nous de la vie intérieure. En sa compagnie, dire n’est pas tant faire qu’au plus profond pâtir. Expression d’une fragilité extrême, de l’impuissance native. Invocation du vide rempli de sens, de désir, de vie. En cela, source puissante d’agir.

Déjà toute lestée de la prière des heures, de la louange quotidienne, la nef vitrée épousant la nature sauvage des lieux donnait aux fragments de Warren une résonance particulière, comme des chuchotements de silence et d’action de grâce.

La poésie et la prière sont de même nature. Elles dépouillent, mettent à nu face à l’insaisissable – consentements à l’inespéré. En tout marquées par la précarité de la vie, autant dans la supplication solitaire et la récitation chorale que dans les proférations prophétiques, poétiques et publiques – parce qu’elles émanent d’un souffle intime dont on ne sait d’où il vient ni où il va –, ces mots de chair et de sang balayent de leur rythme et de leur sens le superflu clinquant, l’inessentiel encombrant, la poussière de l’âme, la laissant à vif, palpitante. Dévoilement de sens parfois jusqu’à la lumière. L’infini lové dans l’instant présent.

« L’œil, la gorge, le milieu
de ta poitrine – ce dard embrasé
qu’on retire – soudain
le vent soutient la clarté. »

Hélène Dorion, Comme résonne la vie

La poésie, comme la prière, est aussi conversation amoureuse avec Rien – « Loué sois-tu, Personne » de Paul Celan –, l’Autre si lointain et nous si proches ensemble enlacés – « agrippés l’un à l’autre », comme un seul être. Solitude solidaire d’êtres empêtrés dans la souffrance, pétris malgré tout d’espérance. Pour qui le monde devient pain partagé.

Dans le camp de concentration de Buchenwald, en 1944, des prisonniers juifs hongrois en transit vers l’extermination s’agglutinèrent en pleurs autour d’un détenu politique français, Jacques Lusseyran, qui récitait des poèmes dont ils ne connaissaient pas la langue, comme des affamés se jetant sur des bouts de pain. Enfin vivants, célébrant la vie dans la mort. La prière avant/après la mort. Matière universelle du rite. Oblation à la beauté impérissable, à la vocation humaine.

Comment la poésie ne s’unirait-elle pas à la prière pour résister aux forces qui ravagent la Terre, ravalent l’humain en choses manipulables et le vivant en actions boursières ? En cette époque de fatalité et de cynisme où le monde est livré aux mains de titans assoiffés plus que jamais de pouvoir, de richesse, de maîtrise et de contrôle, et au culte sanglant de l’Argent et du Progrès, la poésie comme la prière sont souffle, pain et eau, vitales à ceux et celles qui luttent, refusent de se soumettre, persistent dans la quête de bonté, de beauté, de justice, fût-ce sous les risées, l’indifférence, ou la répression. Quand la Terre et les pauvres crient leurs souffrances, quand Dieu souffre avec la nature et l’humanité défigurées et crucifiées, la poésie comme la prière maintiennent vivante l’espérance contre tout espoir et soutiennent le combat.

« Et voici qu’il s’élève une rumeur plus vaste par le monde, comme une insurrection de l’âme… »

Saint-John Perse, Exil

La poésie est, dans ses replis les plus secrets, prière au dieu caché comme la prière est aussi poème à la Terre matricielle. Sensation du sacré. Ses traces dans les choses, dans les êtres, au cœur de l’éphémère.

Un monde sans prière ni poésie serait un désert inhabitable. Inhumain. Étouffant. Un temple déserté. Au temps de la détresse, le poète dit le sacré, évoque Heidegger parlant de Hölderlin. Le poète comme l’orant préservent de l’assaut des conquérants l’ombre bienfaisante, la nuit du monde, la source cachée de la vie. Ils esquissent à leur manière le geste de l’offrande, entonnent pour nous le chant, invitation à faire avec eux mémoire de la vie plus grande que soi, de l’amour plus fort que la mort. À faire le vœu d’en prendre soin.

« Seul le chant sur la terre
Consacre et célèbre »

Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée

 

 

 

Les rites au cœur du lien social

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