Relations Automne 2021 / Culture

En quoi croyons-nous ?

Fannie Dionne

La poésie de Nutshimit

Joséphine Bacon
Joséphine Bacon


JE M’APPELLE HUMAIN

Réalisation : Kim O’Bomsawin
Production : Terre Innue
Maliotenam, 2020, 77 minutes

« Le mot poésie en innu est un mot qui n’existe pas. […] Mais on était poète juste à vivre en harmonie avec l’eau, avec la terre. […] Je ne dis pas que je suis poète, mais dans les mots simples que j’écris, les gens y trouvent leur poésie. »

Joséphine Bacon

Tout dans ce documentaire de Kim O’Bomsawin est poésie. Les mots, certes, mais plus encore la beauté époustouflante des paysages de la terre ancestrale de la poétesse innue Joséphine Bacon, avec qui elle voyage de Montréal à Nutshimit (qui signifie « intérieur des terres » en innu-aimun). C’est un film qui se vit plus qu’il ne se décrit. Alternant entre prises de vues et extraits de vidéos ou de photos d’archives, il revient sur la vie de Joséphine Bacon – et simultanément, sur de larges pans de l’histoire du Québec que l’on préfère parfois oublier. Arrivée au pensionnat autochtone à cinq ans, elle y est restée 15 ans sans jamais retourner chez elle à Pessamit, même en été. De ce fait, explique-t-elle, elle a été coupée de ses racines. « C’est comme si j’avais été privée de voir c’est quoi une famille, la tendresse, l’affection », souligne-t-elle sobrement, malgré la douleur d’en parler. Au début de sa vingtaine, après quelques mois d’études, elle arrive à Montréal avec une amie ; elles vivent alors une période qu’elle qualifie d’« itinérance pas déprimante », occupées à marcher et survivre, comme des nomades. Elles se sont posées dans l’ouest de la ville, coin Drummond, où étaient « tous les Indiens » qui ont pris soin d’elles.

« Je ne suis pas l’errante de la ville, je suis la nomade de la toundra. » C’est près de la rivière, proche de l’horizon, que les aînés de son peuple lui ont redonné son identité. Dans les années 1990, elle travaillera par exemple pour le Laboratoire d’anthropologie amérindienne (notamment avec Sylvie Vincent) où elle s’occupera entre autres d’enregistrer des aînés dans la langue du Nutshimit pour préserver la culture de jadis. C’est la chose la plus belle qui lui soit arrivée, confie-t-elle à Kim O’Bomsawin, puisque c’est dans la toundra qu’elle peut vraiment vivre et comprendre les récits que racontent les aînés. D’ailleurs, si la plupart des discussions en innu-aimun sont sous-titrées, d’autres ne le sont pas : humblement, le spectateur voit qu’il ne peut tout comprendre.

Lors d’une conférence, la poétesse explique que la langue des Innus est liée à la culture, à l’action, comme le fait de chasser le caribou sur l’eau. Décrire cela en français change complètement le sens. Au contraire, de l’écrire en innu-aimun en préserve la signification. Joséphine Bacon publie donc dans la langue des aînés, eux qui n’avaient rien d’autre à lire que la Bible il n’y a pas si longtemps. Même si certaines actions ne sont plus posées et que certains mots ne sont plus d’usage, comme « aller puiser de l’eau », ils survivent dans les poèmes, où « la parole innue va continuer à vivre pour ne pas mourir ».

L’histoire de ses recueils de poésie est significative en soi. Laure Morali, amie allochtone de Joséphine Bacon, les a imaginés en songe avant même qu’ils n’existent. Dans la culture innue, les rêves nocturnes sont à accomplir le jour. C’est un peu comme si Laure Morali avait su que Joséphine Bacon était poète avant même que cette dernière ne se considère comme telle. Elle l’incitera à transformer les poèmes écrits pendant des années sur des bouts de papier en un recueil intitulé Bâtons à message/Tshissinuatshitakana (Mémoire d’encrier, 2009), en innu-aimun et en français, premier d’une série de livres qui racontent son peuple et le territoire qu’il habite.

image tirée de «Je m'appelle humain»
Image tirée du documentaire Je m'appelle humain

Mais plus que toutes les personnes que l’on rencontre tout au long du film, le personnage principal en est, à mon avis, Nutshimit, l’espace où s’incarnent l’identité, la culture, la langue et le garde-manger des Innus. Un territoire qui peut être détruit, comme à Schefferville. « Tue-moi si je manque de respect à la terre », récite Joséphine Bacon alors que l’on voit les mines balafrant le paysage. « Tu ne peux pas le mettre au possessif. J’appartiens au Nutshimit, mais lui ne m’appartient pas. » En quelques mots, voilà une précieuse leçon, qui résonne d’autant plus aujourd’hui que nous restons sourds aux cris de la Terre, même face à l’urgence climatique.

Pendant qu’à Ottawa on discute de la loi C-15 sur la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et qu’au Québec on tergiverse sur l’utilisation du terme « racisme systémique », cette plongée dans l’histoire, le territoire, la poésie et la langue de l’un des premiers peuples de ce continent nous rappelle que derrière ces lois et ces revendications, derrière les déclarations publiques et les débats se trouvent des… humains.

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