Relations septembre 2013

Lire entre les lignes de l'analphabétisme

Nicole Jetté

La pauvreté, berceau de l’analphabétisme

L’auteure est militante depuis 18 ans au sein du Front commun des personnes assistées sociales du Québec

Pour la famille qui reçoit en héritage la pauvreté avec ses conséquences, souvent transmises de génération en génération, le risque est grand de devenir un foyer de l’analphabétisme.

Les personnes identifiées comme analphabètes parlent souvent de leur vécu en termes de honte, d’exclusion, de non-accessibilité à des informations vitales et de manque d’autonomie, entre autres. Globalement, ces personnes ressentent un sentiment d’inadaptation sociale. Les effets dans leur vie sont divers et se manifestent sous plusieurs aspects : physique, psychologique, relationnel, politique…
 
La pauvreté
Dans un monde où la réussite est basée sur des critères de rendement, vivre l’angoisse de ne pas savoir comment tenir jusqu’au bout au quotidien, jusqu’à douter si le lendemain est souhaitable, condamne à l’incompétence. Être pauvre équivaut à ne pas avoir accès aux ressources nécessaires pour se qualifier à cette compétition. De cette inéligibilité découle un état d’exclusion de la société.
 
Les conséquences de la pauvreté dépendent du contexte social, mais en aucun cas elles sont positives. Louise Séguin, chercheuse à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal, oriente ses travaux sur les effets de la pauvreté sur la santé. Elle qualifie de « marques indélébiles » les effets de la pauvreté sur un enfant de moins de cinq ans. Même dans le cas de familles qualifiées de « nouveaux pauvres », où la mère a une formation universitaire, si elle vit sous le seuil de la pauvreté, son enfant a deux fois plus de risques d’avoir des problèmes de santé. Nous pouvons reprendre ces conclusions en remplaçant les mots « problèmes de santé » par « problèmes d’apprentissage ». Le troisième rapport national sur l’état de santé de la population du Québec, « Riches de tous nos enfants. La pauvreté et ses répercussions sur la santé des jeunes de moins de 18 ans », paru en 2007, en témoigne. Les enfants et les adolescents des milieux moins favorisés sont beaucoup plus nombreux que les autres à rencontrer des problèmes comme les retards de langage, l’hyperactivité et, à l’école, des troubles graves de comportement, des difficultés d’apprentissage, des retards scolaires, lesquels ont, bien entendu, des conséquences sur le taux d’obtention d’un diplôme. « Ils risquent, plus que les autres […] d’avoir ensuite de la difficulté à trouver un emploi et des revenus de travail adéquats, et enfin de subir l’exclusion sociale et la marginalisation. »
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Le système scolaire
Devant ce constat d’inégalité des chances, l’école a l’obligation d’ajuster ses interventions aux capacités et besoins des enfants en se rappelant qu’ils font partie d’une famille. Pour atteindre ses objectifs, le système scolaire doit adopter une approche globale adaptée aux diverses réalités des élèves. « Ainsi, sans porter tout le blâme, l’école a donc ses torts. L’institution scolaire a la responsabilité d’élever les élèves au même niveau, ne serait-ce que parce qu’ils arrivent inégaux », rappelle Marc-André Deniger, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, dans un entretien accordé au quotidien Le Devoir (10 novembre 2012). C’est là le rôle « compensatoire » de l’école.
 
Dans un contexte où l’approche privilégiée par les décideurs politiques et le monde de la finance est celle de la performance basée sur la compétition, guère d’espace n’est laissé pour mettre en place des ressources adaptées qui favorisent la solidarité et l’implication des enfants, des parents et de la communauté. Cette situation est illustrée, entre autres, par l’indice de défavorisation en milieu scolaire qui sert au gouvernement du Québec pour offrir aux enfants de milieux défavorisés un « accès privilégié » à des services spécifiques – à l’intérieur du système public ou par le biais de partenaires communautaires et philanthropiques – tels l’aide aux devoirs, le Club des petits déjeuners, la pédiatrie sociale et les magasins-partages pour la rentrée scolaire.
 
Cet indice de défavorisation en milieu scolaire est obtenu à l’aide de deux variables : l’indice du seuil de faible revenu et celui du milieu socioéconomique (IMSE). Les critères pour établir ce dernier sont les suivants : la proportion, dans un milieu socioéconomique donné, des familles avec enfants dont la mère n’a pas de diplôme, certificat ou grade et la proportion de ménages dont les parents n’étaient pas à l’emploi durant la semaine de référence du recensement canadien. Cette pratique statistique fausse en quelque sorte la réalité en laissant croire que pour « mériter l’aide », il est nécessaire que les parents pauvres vivent dans un quartier où la pauvreté domine. En se bornant aux apparences, elle esquive le fond du problème : les familles, parents et enfants continuent à vivre au quotidien l’exclusion et les conséquences de la pauvreté tant dans l’espace privé que public. Dans ce contexte, peut-on prétendre que l’accessibilité aux ressources est garantie et respecte le droit à l’éducation pour tous et toutes? Comme l’expliquait M.-A. Deniger dans une autre entrevue au Devoir (22 décembre 2012) : « Quand un jeune commence l’école, l’inégalité qui est sociale se transforme en inégalité scolaire. La “valeur” de l’élève s’installe très tôt et il va se construire à partir de cette valeur qu’on lui accorde. Il va se créer une représentation de lui-même selon qu’il est étiqueté bon ou faible et ça aura une influence sur bien des aspects de sa vie. »
 
L’école offre-t-elle l’espace pour entendre, traduire et comprendre la parole des élèves qui, de par leur provenance sociale, ont d’importantes difficultés à s’exprimer avec les mêmes références que les autres de leur âge? Si l’on se fie au taux de décrochage scolaire des jeunes issus de ces milieux, il semble que la réponse soit négative.
 
Si l’école ne parvient pas autant qu’elle le devrait à jouer son rôle pour briser la chaîne qui mène de la pauvreté à l’échec scolaire – cause importante de l’analphabétisme –, on devrait s’attendre au moins à ce que des programmes de formation continue corrigent la situation. Or, les programmes de formation offerts par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale s’adressent principalement aux personnes dont le potentiel d’employabilité peut, dans un court laps de temps, répondre aux besoins des entreprises.
 
L’alphabétisation, qui est un processus long, n’apparaît pas comme une priorité même si la majorité des personnes analphabètes se retrouvent dans le cycle infernal : aide sociale, emploi précaire, assurance-chômage, aide sociale. Ces personnes sont ainsi astreintes à demeurer dans le ghetto de la pauvreté, privées de leur droit d’exercer pleinement leur citoyenneté.
 
Devoir de société
Comme société, nous avons le devoir de développer une dynamique de dialogue pour une réelle intégration sociale. Pour que la famille se transforme en lieu d’apprentissage de la lecture, de socialisation, d’implication, il est urgent de cesser de parler de « défavorisation » et de garantir les ressources financières et sociales nécessaires à une véritable pratique de la justice sociale, pour une société solidaire.
 
La pauvreté est « le plus grand des maux et le pire des crimes », écrivait George Bernard Shaw, en 1907. Il est illusoire de prétendre que nous vaincrons les problèmes liés à la pauvreté, comme l’analphabétisme, sans une répartition équitable des richesses et, pour toutes et tous, une véritable accessibilité à l’éducation, pour que chaque personne développe son potentiel et puisse remplir ses obligations citoyennes.

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