Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Denis Langlois

La patience du colonisé

La Constituante, qui cherche à mettre fin à une société d’exclusion en Bolivie, fait face à une élite intransigeante.

L’auteur est politologue

En janvier 2006 naissait un nouveau pouvoir en Bolivie : un gouvernement élu par 54 % de la population au suffrage universel. Une première dans l’histoire de ce pays, puisque tous les gouvernements antérieurs avaient dû se constituer en coalition. Le geste initial de ce gouvernement du Movimiento al Socialismo (MAS), présidé par Evo Morales, fut de procéder, en juin 2006, à l’élection d’une assemblée constituante chargée de formuler un projet constitutionnel devant être adopté par référendum. La route vers des changements majeurs était tracée, avec l’objectif de mettre fin à une société d’exclusion, inégalitaire et incapable de reconnaître l’identité, la culture et la participation à la vie politique, en droit et en fait, des Autochtones. On parle pourtant ici d’une majorité : 62 % au recensement de 2001, une population vivant au plus bas de l’échelle sociale. La Bolivie est, en effet, un des rares pays d’Amérique latine où les politiques coloniales d’extermination et d’assimilation des peuples autochtones n’auront pas réussi à renverser leur importance dans la société. Le gouvernement actuel est donc appuyé par les organisations autochtones, par de nombreux mouvements sociaux et syndicaux, en particulier le mouvement pour les droits des femmes, et par une partie de la classe moyenne.

Si l’existence d’une assemblée constituante ne pouvait plus être mise en cause, l’élite économique qui détenait auparavant le pouvoir politique s’organisera pour la combattre. Elle s’agglutinera autour du Comité pro Santa Cruz, un comité non élu dirigé par un des propriétaires fonciers les plus influents de ce département prospère, et du parti d’opposition Podemos (Nous pouvons) de l’ex-président Jorge Quiroga. Cette opposition formulera un programme politique ne renfermant en fait qu’une seule revendication : une autonomie régionale équivalant grosso modo à une séparation de fait. Elle réussira à imposer un référendum sur l’autonomie départementale de Santa Cruz le jour même de l’élection des membres de la Constituante. Quatre départements sur neuf voteront en faveur d’une autonomie départementale – ce que la Constituante se devait de prendre en compte dans son projet constitutionnel. La majorité des voix de l’ensemble du pays, cependant, y était défavorable. Forte de ce résultat mitigé, cette élite entreprendra de boycotter la Constituante, refusant toute remise en cause majeure d’un statu quo qui lui est encore favorable.

Par deux fois, la Constituante sera paralysée. D’abord en raison d’un désaccord sur la majorité requise pour adopter chacun des articles du projet constitutionnel. Ensuite par pur prétexte, l’opposition réclamant que le projet constitutionnel choisisse la ville de Sucre, où siégeait la Constituante, comme nouveau siège du gouvernement au lieu de La Paz. Le gouvernement céda sur le premier point mais pas sur le second, proposant plutôt une conciliation avec les représentants de toutes les formations politiques. Comme cette tentative échoua, il se résolut alors à contourner le boycottage devenu agressif, et même raciste, de l’Assemblée constituante, en déplaçant celle-ci de Sucre à Oruro afin de pouvoir procéder à l’adoption finale du texte du projet constitutionnel. Dix formations politiques sur un total de seize participèrent à cette adoption, refusant par là ce que recherchait l’opposition, à savoir faire avorter la Constituante. Le projet fut ainsi adopté en décembre 2007, par un vote de 64,7 % du total des membres de l’assemblée élue.

Dès lors éclata une guerre de légitimité entre ce qui est démocratique ou non, entre ce qui est légal, constitutionnel, et ce qui ne l’est pas. La minorité de blocage convoqua de son propre chef un référendum départemental sur son projet d’autonomie tout en rejetant d’emblée le projet de la Constituante comme étant illégal. En décembre 2007, elle diffusait son propre texte sur l’autonomie, concocté par quelques personnes du Comité pro Santa Cruz et par le préfet de la région, ignorant le projet approuvé par la Constituante qui reconnaissait pourtant l’autonomie départementale et en définissait les compétences. D’autres préfectures emboîtèrent le pas dans le même sens.

Devant cette obstruction intransigeante, le gouvernement s’appuiera sur sa majorité pour soumettre au parlement, amputé de l’opposition, trois projets de loi : une loi sur le référendum devant approuver la nouvelle constitution; une autre sur un référendum concernant la limite de terre pouvant être détenue par une seule personne; une troisième invalidant tout référendum départemental à moins qu’il ne soit convoqué par le parlement lui-même, tant et aussi longtemps que les conseils départementaux n’auront pas été élus par la population de chaque département. Il n’en fallait pas plus pour que tous les médias rapportent les propos du chef de l’opposition parlementaire, Jorge Quiroga, dénonçant la fin de la démocratie et l’instauration d’un « gouvernement dictatorial »!

La situation politique en Bolivie nous renseigne sur les divergences profondes et les intérêts contradictoires entre deux programmes politiques. Mais à la différence d’autrefois, les intérêts d’une minorité ne sont plus dominants. Ce renversement s’est produit sans aucune équivoque et de manière démocratique en décembre 2005. L’impasse actuelle est en fait caractérisée par le refus d’une minorité privilégiée d’accepter ce verdict populaire, manifesté lors des élections et de la création de la Constituante en juin 2006, votée au suffrage universel, avec le taux de participation le plus élevé de l’histoire bolivienne, soit 84,7 %.

Est-il possible de concilier deux visions aussi contradictoires? D’un côté, la vision portée par une grande partie de la population qui refuse dorénavant que les institutions politiques servent au maintien des inégalités, de l’exclusion et de la discrimination. Encore aujourd’hui, c’est elle qui subit les hausses de prix du transport, de l’alimentation et du chauffage consécutives à une spéculation, autant mondiale que locale, sur les prix de l’énergie fossile, dans un contexte aggravant d’inondations majeures. De l’autre, la vision d’une élite convaincue que le gouvernement actuel et le peuple autochtone qu’il représente doivent être délogés du pouvoir. Dans les faits, elle refuse de reconnaître l’exclusion historique qu’ont subie les Autochtones et la solidarité qu’exige, en contrepartie, un nouveau vivre-ensemble. Maintenir ses privilèges, notamment sur les redevances pétrolières, sur la possession des terres et sur la possibilité de spéculer semble devoir prévaloir sur les droits de la majorité. Mais jusqu’où ira la patience du colonisé?

 

Le syndicalisme dans la tourmente

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