Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Catherine Dorion

La non-partisanerie est une mode

L’auteure détient une maîtrise en science politique du King’s College London et est membre du conseil exécutif d’Option nationale

La non-partisanerie est à la mode, une mode glamour, pour personnalités publiques distinguées. Elle est d’ailleurs essentielle à la préservation de leur crédibilité et de leur popularité : leur influence est plus grande si leur parole n’est pas barbouillée d’un vulgaire logo partisan. C’est une stratégie raisonnable dans la mesure où il semble sensé d’adopter la méthode la plus efficace pour faire avancer les idées qu’on croit bonnes. Sauf qu’elle a aussi beaucoup à voir avec l’égo. L’influence, c’est comme le pouvoir et l’argent, c’est dans la zone égotique de l’être que ça joue, que ça congratule, que son développement devient une nécessité.
 
Des allégeances dissimulées
Certains préfèrent le pouvoir à l’influence. C’est le cas des super-partisans, dont la langue de bois n’est plus crédible mais qui s’en foutent tant qu’ils ont le pouvoir. D’autres choisissent l’influence. Ils se foutent relativement du pouvoir et de l’argent mais courent après les publications, la visibilité médiatique et les honneurs. Or, pour les obtenir, il est préférable de n’être officiellement d’aucune affiliation partisane, sans quoi ils risqueraient d’être, comme l’écrit Hubert Aquin, « brutalement référés à leur groupe idéologique déterminant et imperméable » et que leur soit refusé « tout pouvoir de connaissance parce que, désormais et une fois pour toutes, on connaît leurs conditionnements » (Blocs erratiques, 1962). Pourtant, le plus souvent, ils ont bel et bien une allégeance partisane; l’essentiel est de la dissimuler. Cette dissimulation est devenue, à notre époque, source de crédibilité. On a le courage de ses opinions… jusqu’à une certaine limite. Cette limite, c’est l’action politique.
 
Le personnage d’influence contemporain par excellence, donc, c’est l’armchair general qui dit ce qu’il pense depuis le confort de sa chaise de bureau mais qui n’aura jamais l’idée saugrenue de se présenter sur une tribune pour appeler à l’action politique. Cela crée un monde où les véritables propositions sont rares et où les critiques pullulent à tel point qu’il devient extrêmement gênant de proposer. Plonger dans l’action signifierait risquer notre prestige social et notre employabilité pour un parti politique, en lui faisant cadeau de toute l’influence que nous avons réussi à accumuler afin qu’il la dilapide en mensonges. Ceux qui nous écouteraient balaieraient désormais nos propos de la main : « Ah, celui-là, on sait bien, il est avec telle gang », comme si nous avions tout à coup perdu toute intelligence, toute capacité de penser par nous-mêmes, comme si nous étions devenus, du jour au lendemain, des diseurs de n’importe quoi, des langues de bois irréchapables – bref, des politiciens.
 
Où est passé Gérald Godin?
À la fin de l’ère duplessiste, des professeurs d’université, des journalistes et des artistes se sont affichés et ont investi le champ politique. La noirceur était devenue assez lourde à porter pour que le spectre de perdre leur job ou de voir s’effriter leur statut social individuel ne suffise plus à les neutraliser. L’un après l’autre et l’un entraînant l’autre, ils labourèrent la terre en jachère de la pensée-action politique au Québec et redonnèrent sa force politique à la collectivité québécoise. Mais cette cohérence de la pensée et des gestes. Cette idée d’envahir l’Assemblée nationale pour y prendre la place des politiciens carriéristes à courte vue, ne sont pas encore redevenues à la mode. Trop peu de gens de qualité, sincères et décidés n’osent investir la politique. Leur ego leur dit : « Prudence! Tu pourrais avoir l’air de…! » et laisse à d’autres égos – les super-partisans – le loisir d’occuper les parlements.
 
Chers influents, vous faites du bon travail dans vos chroniques, dans vos émissions, dans votre art, dans vos cours. Mais qui ramassera le paquet si vous continuez à avoir peur de mettre le pied dans le carré de sable? Toujours les mêmes, qui ne reprendront vos idées que le court instant d’une campagne électorale. Votre travail tombe à l’eau.
 
J’écris tout ceci parce que j’ai envie, comme disait Gandhi, d’être le changement que je veux voir dans le monde. J’ai frayé avec la mode non partisane, la mode de l’extrême prudence, j’ai cru que j’aurais plus d’influence ainsi. Mais ce que je faisais, en réalité, c’était sacrifier la véritable action politique pour ma petite notoriété individuelle en devenir. Alors que le plus beau pari, c’est d’avoir les deux, c’est que la seconde découle précisément de la première, qu’elle la serve.




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