Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

André Beauchamp

La nature, source de nouveaux rites

L’auteur, théologien et consultant en environnement, est chercheur associé au Centre justice et foi

 

L’avènement de la modernité et de la domination de la rationalité instrumentale dans nos sociétés a entamé une rupture radicale entre l’être humain et la nature de sorte que la Terre entière, voire l’Univers, ne semblent plus que des ressources à exploiter. Nous assistons à la victoire de ce que le pape François appelle « le paradigme technocratique », avec pour conséquence, bien sûr, la crise écologique et la fuite en avant vers les nouvelles technologies pour tenter de la résoudre. Nous sommes alors de plus en plus confinés dans un univers désenchanté de choses et d’objets, où la réalité ne renvoie pas à un au-delà d’elle-même.

Y a-t-il encore place pour renouer collectivement avec le symbolique, voire avec une certaine transcendance ? Trouverons-nous des voies pour entrevoir le mystère du monde au-delà des représentations fournies par la publicité, l’industrie culturelle, le marché de la culture ? Or, il y a dans les rites, ancrés dans l’univers symbolique, une dimension qui échappe à la rationalité et se présente comme une porte ouverte sur quelque chose d’insaisissable qu’on peut appeler le sacré. Dans les années 1960, Mircea Eliade entrevoyait la question en ces termes : « Dans quelle mesure une existence radicalement sécularisée, sans Dieu ni dieux, est-elle susceptible de constituer le point de départ d’un nouveau type de religion ?[1] »

Le danger de notre époque est que l’environnement ne devienne plus qu’un décor et une ressource. Déjà, il n’est plus un milieu en connivence avec notre corps. L’enfant des villes relie davantage l’eau au robinet qu’à la source. Pour lui, le lait qu’il boit vient du magasin et non d’une vache. Il n’associe pas la viande qu’il mange à un animal jadis vivant… Ainsi, la perception de la profondeur symbolique de la réalité, de l’existence, s’émousse. Pourtant, l’eau – cascades, torrents, étangs, lacs, mers –, dans le champ symbolique du rite, peut être à la fois mort et vie, noyade et renaissance, purification, déluge, etc. De même pour l’air, l’arbre, la roche, le sable, le chemin, la Terre-Mère… de quoi retrouver, par le recours au symbole, un rapport plus vivant à la nature.

Face à l’érosion actuelle de l’expérience vivante du milieu écologique, il est donc important de retrouver ou d’inventer des expériences fortes, à travers de nouveaux rites en lien avec le milieu naturel. L’écologiste Pierre Dansereau invitait carrément les gens à embrasser les arbres, en signe d’amour et de reconnaissance envers la nature. Beaucoup de villes ont aussi au printemps un festival de l’arbre. La consultation publique sur la gestion de l’eau, en 1999-2000, a été l’occasion pour beaucoup de gens de célébrer leur lien à l’eau de diverses manières. Les rituels amérindiens (tentes de sudation, danse du soleil, etc.) permettent à la fois la méditation personnelle et l’expérience d’un lien étroit, vital, avec son milieu. Les grandes rencontres internationales, comme celles sur les changements climatiques, favorisent la tenue de célébrations spirituelles qui explorent d’autres dimensions de la nature et permettent d’ouvrir à des questions éthiques plus larges. Faut-il souffrir avec la Terre-Mère, demander pardon pour les dévastations que nous causons par notre manière de vivre et de produire, ou mieux encore faire apparaître le lien direct de causalité entre la dégradation du milieu et la souffrance des pauvres ?

Les croyants de diverses religions peuvent ainsi puiser à leur univers rituel respectif – rempli de symboles issus de la nature – et innover. Même si la tradition chrétienne se méfie de tout panthéisme qui prête à l’adoration de la nature, des arbres ou des animaux – le « vrai » Dieu étant au-delà –, la liturgie est pleine de symboles écologiques : l’eau, le feu, l’arbre, l’animal, le pain, le vin, le vent…

Bref, il est possible et urgent de réenchanter le monde, notamment pour faire l’expérience de la profondeur de l’existence et surtout de la beauté. On peut le faire dans le cadre d’une croyance religieuse, d’un nouvel œcuménisme émergent ou encore, d’une manière plus large, d’un nouvel humanisme cosmocentrique, tous portés par un appel à une communion au-delà de nos clivages institutionnels. L’horizon du panenthéisme, pour lequel la nature est signe de Dieu et auquel aimait se référer le théologien Gregory Baum, est à cet égard une source d’inspiration.

Lors d’une fête avec les Petits Frères, dans une cabane à sucre, j’avais prononcé une bénédiction sur l’eau d’érable. Une participante a aussitôt plongé sa main dans l’eau pour se signer : l’eau d’érable était devenue à la fois eau bénite et eau baptismale. À l’époque, j’avais exprimé à tort ma réticence ; je sais maintenant que son sentiment religieux était plus vivace que le mien. Aujourd’hui, lors d’un baptême, j’ajoute au rituel une prière de mon cru afin de présenter l’enfant à la nature (aux quatre points cardinaux), en invitant arbres et animaux à prendre soin de cette vie naissante et fragile et en priant pour que tous nous apprenions le respect de la nature. Les champs de l’invention ne font que commencer.

[1] M. Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, 1965, p.10.

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