Relations décembre 2008

La torture : de l'interdit à  la banalisation

Juan Carlos Scannone, s.j.

La mondialisation comme idéologie

L’auteur, jésuite argentin, enseigne aux Facultés de philosophie et de théologie de San Miguel

La mondialisation est à la fois un fait et une idéologie. Non qu’il y ait des faits bruts, un fait est toujours en quelque sorte interprété. Mais il devient une idéologie quand l’interprétation qu’on en donne s’absolutise et devient exclusive. La « pensée unique » à teneur néolibérale est de cet ordre. Elle idéologise la compréhension de la mondialisation en considérant le mode dans lequel celle-ci se vit et se pense comme indépassable, sans alternative. Elle véhicule une conception particulière de l’être humain. J’estime qu’une critique de la mondialisation idéologique doit être en mesure aussi de remettre en question cette image.

En se fondant sur la conception classique depuis les Grecs – l’être humain comme être rationnel (zôon logikôn) –, la mondialisation idéologique réduit la rationalité à une seule de ses dimensions, à savoir la rationalité formelle. Dans l’ordre théorique, elle se définit comme abstraite, objective, déracinée de l’histoire, de la culture et de la société, et purement individuelle. Dans l’ordre pratique, elle se montre instrumentale, opérationnelle et procédurière. Une telle rationalité formelle permet à l’être humain, au moyen de la science et de la technique, une maîtrise et une domination efficaces de son environnement. Cependant, si elle en vient à caractériser exclusivement, ou même principalement, l’être humain et sa raison, on tombe dans un réductionnisme idéologique dangereux.

L’absence de sens de la vie, le nihilisme, le relativisme éthique, l’individualisme compétitif et consumériste sont les conséquences culturelles de ce réductionnisme qui laisse de côté la question des fins, du sens, des valeurs, mutilant ainsi l’être humain de dimensions essentielles.

La domination de la rationalité formelle dans nos sociétés ne fait pas que reposer de manière aiguë la question du sens véritable de l’existence, mais aussi la « nouvelle question sociale ». Car elle sous-tend une idéologie désastreuse sur le plan social – le marché autorégulé et régulateur du vivre-ensemble, excluant toute médiation éthique et politique. Il ne s’agit pas seulement de l’exploitation du travail par le capital. Pensons aussi à l’exclusion de classes – et même de nations, jusqu’à des sous-continents entiers comme l’Afrique subsaharienne –, au fossé qui se creuse toujours plus entre les nations riches et les nations pauvres, et, en chacune d’elles, entre les riches et les pauvres, et enfin à la primauté de la finance sur la production. Tout cela est le signe de la désarticulation radicale entre la rationalité économique, la rationalité politique et la rationalité éthique, à mille lieues d’une conception intégrale, bien que différenciée, de la raison et par conséquent de l’être humain défini comme être rationnel.
En réaction salutaire à l’idéologie de la globalisation, du « tout au marché », à son individualisme compétitif et égoïste, à son réductionnisme de la raison purement formelle et instrumentale, on voit poindre des semences d’une mondialisation alternative. S’y dévoile une autre conception de l’être humain et de sa rationalité, plus en accord avec la compréhension chrétienne.

Ce tournant anti-individualiste dans la pratique sociale et politique se constate en particulier dans le réveil de la société civile : sa recherche du bien commun et public, la création de réseaux de solidarité, qui s’étendent même à l’échelle internationale, et de forums sociaux mondiaux, regroupant des mouvements écologiques, féministes, pacifistes, etc.

Il ne s’agit pas encore d’une tendance socioculturelle dominante. Ce sont des germes de nouveauté supposant un nouveau type d’humanisme social accompagné d’un nouvel imaginaire culturel – traduisant une image plus solidaire et relationnelle de l’être humain – et d’une recherche à tâtons d’une mondialisation alternative.

Ces phénomènes constituent un défi pour la pensée et la praxis, dans le cadre de l’utopie d’une mondialisation de et dans la solidarité, selon l’expression de Jean Paul II. La Commission justice et paix de l’épiscopat français l’a résumé en opposant deux symboles bibliques : d’un côté, la figure de Babel, représentant la menace de fragmentation de tous contre tous et, de l’autre, la figure de la Pentecôte, à savoir la communion globale dans la reconnaissance mutuelle des différences. À ce symbole d’une mondialisation alternative correspond une nouvelle conception de l’être humain et de la rationalité intégrale qui ne renonce pas aux avancées techniques de la raison formelle et instrumentale, mais les inscrit dans un ensemble de rationalités multiples, sous l’horizon de questions ultimes comme celles portant sur le bien commun, la vérité, le sens.

La torture : de l'interdit à  la banalisation

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