Relations mars 2007

La vague militariste

Claude Serfati

La mondialisation armée

L’auteur, économiste, est chercheur au Centre d’économie et d’éthique pour l’environnement et le développement de l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines; il a publié Impérialisme et militarisme : actualité du XXIe siècle en 2005

Contrairement à la croyance qu’ils craignent la guerre, les marchés financiers – et pas seulement les valeurs phares du pétrole et de l’armement – s’en accommodent très bien.

Les économistes du courant dominant ont évacué la guerre, et plus généralement la violence, de leurs analyses. Pour eux, les échanges internationaux sont, comme les échanges intérieurs, dégagés de toute forme de pouvoir, et bien sûr de pouvoir militaire. Ces échanges sont foncièrement porteurs de paix, et lorsque la guerre éclate, elle résulte en somme d’une « défaillance du marché ».

Or, l’originalité de ces deux dernières décennies, qui a pris les dimensions d’un fait systémique, c’est le fait que l’économie de prédation qui structure ou, en tout cas, accompagne ces guerres est liée à la domination du néolibéralisme et du capital financier. Les interactions qui existent aujourd’hui entre, d’une part, la violence étatique et privée et, d’autre part, le capital financier sont différentes de celles qui caractérisaient l’impérialisme du début du XXe siècle. On peut qualifier la période actuelle de « mondialisation impérialiste ».

Les groupes industriels des pays du Nord ont consolidé leur position et renforcé leurs liens avec le capital financier (les fonds d’investissement, caisses de retraite) depuis les années 1990. C’est également le cas des grands groupes qui conçoivent et produisent les armes. Pour eux, la création de valeurs pour l’actionnaire est étroitement liée au niveau des budgets militaires et sécuritaires. Depuis 2001, leur valeur boursière a largement surpassé les valeurs des autres groupes industriels et financiers. Ils représentent, en effet, des blocs d’intérêts (créanciers, etc.) qui les poussent à user de leur pouvoir pour faciliter l’usage de la force afin de faire respecter la propriété des sites de production, l’appropriation prédatrice de terres et forêts et la captation des ressources naturelles. La conquête de territoires pour prendre le contrôle des ressources naturelles qui caractérisait l’impérialisme classique a fait place aux « guerres pour les ressources ».

Guerres pour les ressources

Le mode de production et de consommation insoutenable du capitalisme, accéléré par le néolibéralisme, provoque la destruction des ressources naturelles et des écosystèmes de la planète. Il met directement en danger les populations du Sud. Ce qu’on appelle les « guerres pour les ressources » – les « guerres de l’eau », par exemple – dont l’enjeu principal est l’appropriation des ressources naturelles d’un pays, est un élément clé des stratégies militaires actuelles.

Les États-Unis, principaux bénéficiaires de la mondialisation néolibérale, portent une responsabilité particulière dans l’aggravation du militarisme et la multiplication des guerres. Ils ont renforcé leur dispositif militaire grâce à une augmentation gigantesque (plus de 55 %) de leurs budgets militaires depuis 2000-2001, qui sont passés de 3,1 % à 4 % de leur produit intérieur brut depuis l’élection de G. W. Bush. Leurs dépenses militaires ont représenté, en 2006, plus de la moitié des dépenses militaires mondiales. Les programmes destinés à la mise au point d’armes sophistiquées bénéficient d’énormes crédits de recherche-développement qui nourrissent l’activité des laboratoires des armées et ceux des grands groupes industriels.

Cependant, les guerres menées depuis quelques années par les États-Unis, avec leurs alliés – et souvent dans le cadre de l’OTAN –, ne doivent pas masquer les conflits qui déchirent de nombreux pays du Sud. Au cours des années 1990, ces guerres se sont multipliées et un tiers des pays classés comme « pays moins avancés » par les institutions internationales ont été engagés pendant au moins une année dans une guerre. Dans les analyses des défenseurs de la mondialisation néolibérale, ces guerres sont considérées comme le produit d’une « mauvaise gouvernance » (corruption, droits de propriété mal définis, faiblesse de la démocratie, rivalités ethniques, etc.) et d’un retard pris dans l’adhésion des gouvernements et des populations au processus de mondialisation. En réalité, ces guerres, souvent qualifiées de « guerres pour les ressources » – les pays en guerre étant généralement dotés d’immenses ressources naturelles –, sont intégrées dans les processus de mondialisation dont elles constituent une face à peine cachée. Elles touchent tout particulièrement le continent africain. Les canaux qui relient ces guerres à la mondialisation sont nombreux.

Le cas de l’Afrique

Il y a d’abord l’implication avérée des grandes sociétés transnationales dans la production, le transport et le négoce des ressources naturelles. La production de ces ressources naturelles est pour une grande partie destinée aux marchés des pays développés. Il est à peine besoin de mentionner la connexion qui a existé entre le pétrole et les guerres conduites par les pays capitalistes depuis la fin du XIXe siècle. Cette liaison fatale s’est renforcée dans les années récentes. Les pays développés ne sont pas prêts à remettre en cause un mode de production et de consommation qui repose sur un libre accès à un pétrole bon marché. Les doctrines de « sécurité nationales » des États-Unis et des pays européens intègrent désormais le recours éventuel à la force pour faire respecter le droit d’accès aux ressources énergétiques. Les conflits risquent donc de s’aggraver pour le contrôle de ces ressources, d’autant plus que la demande augmentera en raison de l’industrialisation des pays émergents qui accroît leurs besoins énergétiques.

Les guerres permanentes dans les pays richement dotés en pétrole sur le continent africain, qui impliquent les grandes sociétés pétrolières, ne sont pas les seules. Les ressources minérales indispensables à la production de biens manufacturés sont également appropriées dans le cadre d’économies de guerre et exportées vers les pays développés. Elles alimentent les guerres qui impliquent non seulement les pays voisins, mais engagent la responsabilité des compagnies occidentales. Les rapports de l’ONU et des ONG ont largement documenté leur rôle néfaste dans le pillage des immenses ressources naturelles de la région des Grands lacs d’Afrique ainsi que les guerres meurtrières, en particulier en République démocratique du Congo. Les sociétés pétrolières françaises Elf et Total (aujourd’hui fusionnées) ont fait et défait les régimes au gré de leurs besoins. Un partage de la richesse a eu lieu entre les élites militaires et politiques locales ou des pays voisins, les transnationales, les banques et autres institutions financières des pays du Nord vers lesquelles l’argent est dirigé. Les pratiques frauduleuses de ces différents acteurs se combinent pour saigner l’Afrique : les fuites de capitaux hors du continent atteignent aujourd’hui 30 milliards de dollars par an.

Prédations et pillages

Le rôle des marchés financiers est crucial dans le « recyclage » des richesses financières accumulées aux différentes étapes de la chaîne qui va de l’extraction/prédation des ressources jusqu’à la vente sur les marchés solvables. La déréglementation des marchés financiers a renforcé l’opacité des transactions financières et multiplié les paradis fiscaux, deux éléments qui facilitent la circulation de « l’argent sale ». D’immenses fortunes sont ainsi placées en lieu sûr par les groupes industriels, les élites locales, les intermédiaires rémunérés pour établir ces passerelles entre les lieux de production des ressources (le Sud) et leur utilisation (le Nord).

La guerre des États-Unis en Irak permet de dégager certains enseignements sur les raisons de « la longue guerre » contre les « terroristes ». Le régime d’occupation qui fonctionne en Irak organise un pillage des ressources qui satisfait tous ceux qui en sont les bénéficiaires : les sociétés pétrolières, de télécommunications, d’ingénierie (électricité, eau, systèmes d’épuration), sans oublier bien sur les industries de l’armement. Elle est accompagnée d’une situation désastreuse des populations. Les centaines de milliards de dollars qui sont dépensés par les États-Unis n’ont rien à voir avec les programmes « keynésiens » de l’État providence, qui furent mis en place à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et qui visaient à réguler politiquement l’économie et à redistribuer socialement les richesses. Ils ne mettront pas fin au chaos et à la dévastation qui ont été produits par l’invasion; ils augurent plutôt la poursuite des prédations.

La vague militariste

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