Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Juan Fernando Lopez Perez, s.j.

La mission jésuite en Amazonie

L’auteur, jésuite, est membre de l’Équipe itinérante en Amazonie depuis 1999

La mission en Amazonie, réalisée par l’Équipe itinérante (ÉI)[1], est une priorité des jésuites latino-américains. Trois questions fondamentales ont permis de discerner ce qu’elle devait être. Avec qui Dieu nous invite-t-il à engager prophétiquement notre vie et notre mission en Amazonie? Où se trouvent les personnes les plus opprimées? Comment atteindre les « frontières » où les blessures sont les plus vives et où la vie est la plus menacée?
 
Les premières visites itinérantes ont été très intenses. Nous avons sillonné les rivières et la forêt aux confins de l’Amazonie, allant à la rencontre des peuples qui y vivent. Nous avons vécu avec eux dans un esprit de solidarité, sans aucune attente, faisant silence pour écouter attentivement la clameur qui monte de l’Amazonie. Trois visages se sont alors présentés impérieusement à nous : les indigènes, les riverains (métis) et les habitants des périphéries urbaines des régions amazoniennes – autant d’invitations à nous engager en faveur de la justice et de l’écologie. Car leurs clameurs sont intimement liées au cri de la Terre-mère, saccagée et agressée sauvagement.
 
Dans la recherche du sens de notre mission, l’imaginaire des frontières s’est présenté à nous comme une piste de réponse. C’est aux frontières de l’Amazonie, en effet, que nous avons découvert des peuples dont les droits étaient violés impunément et dont la vie était dramatiquement menacée. C’est dans ces marges de la société que nous avons compris que Dieu nous appelait et nous invitait à se faire les compagnons et compagnes des crucifiés, et à lutter à leurs côtés pour la vie et la libération-résurrection. Nous avons compris que nous devions enraciner notre vie non seulement aux frontières géographiques des peuples amazoniens, mais aussi aux frontières symboliques et culturelles pour y apprendre la nouveauté que Dieu a semée de l’autre côté du monde.
 
Mais comment répondre de manière créative et prophétique aux grands défis qui se présentent à nous? Nous avons pris conscience qu’il n’y a pas d’itinérance géographique qui ne mène pas à une itinérance intérieure. Nous avons été plusieurs à penser, en nous joignant à l’ÉI, que le plus dur serait les longs trajets sur les rivières ou au cœur de la selva, à affronter les insectes, les fauves et toutes sortes d’autres dangers. Mais très vite, nous avons compris que le plus difficile allait être le voyage intérieur. En effet, pour pénétrer en toute liberté dans les rivières et forêts intérieures, il fallait nous purifier l’esprit, nous dépouiller de nos peurs et de nos insécurités et guérir de nombreuses blessures affectives, relationnelles et identitaires qui entravaient la marche. Pour un croyant, cela signifie s’abandonner à Dieu. Aucun d’entre nous n’avait été préparé à passer huit mois par année sur les rivières et dans la forêt vierge, avec pour seul bagage un sac à dos.
 
Ces nouveaux défis nécessitent de cultiver une « mystique de la route » qui nous soutient dans notre volonté d’être avec qui personne ne veut être et comme personne ne veut être; une « mystique aux yeux ouverts », selon l’expression du théologien Johann Baptist Metz; ou encore, comme l’a dit Ignace de Loyola : « Faire comme si tout dépendait de nous avec l’absolue certitude que tout dépend de Dieu ».
 
L’Évangile de Matthieu raconte comment Jésus, ayant traversé de l’autre côté du lac Tibériade, a été converti par une femme syro-phénicienne – d’une autre culture, langue et religion que les siennes. Cette rencontre l’a aidé à élargir sa vision, à découvrir que le projet libérateur, salvifique de Dieu concernait toute l’humanité et non seulement les juifs (Matthieu 15, 21-28). Cette expérience nous rejoint. Le père Adolfo Nicolás, lors de sa première visite en Amazonie, nous a dit : « Il est facile de rester tranquille sur notre côté de la rive, ou encore de traverser de l’autre côté mais sans revenir pour raconter la nouveauté rencontrée. Le plus grand défi, c’est d’aller découvrir le nouveau et de revenir pour le traduire et le partager, pour qu’il porte des fruits à travers le dialogue. »
 
Ainsi voyons-nous notre mission. Traverser des frontières, nous dévêtir de nos sécurités pour être réceptifs à la nouveauté, au Dieu qui toujours nous attend sur l’autre rive pour nous surprendre. Et revenir ensuite. Entrer de nouveau dans notre monde et traduire la nouveauté en des termes qui permettent de la comprendre. Il serait plus facile, en effet, de rester sur l’autre rive. De tourner le dos à la tiédeur et à la pesanteur de nos institutions, entraînées dans une direction digne d’une réalité d’un autre temps.
 
L’espérance des peuples de l’Amazonie, leurs forêts et leurs rivières – essentielles à leur vie, mais aussi à l’humanité entière – nous sont offertes pour que nos fils et nos filles, et les enfants de nos enfants puissent continuer à danser et chanter la danse de la vie sur cette terre.


[1] Pour plus de détails sur l’origine du projet, voir Juan Fernando Lopez Perez, « L’Équipe itinérante en Amazonie », Relations, no 754, février 2012, p. 9.




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