Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Jean-Claude Ravet

La mémoire vivante

« Peut-être notre monde est-il empli de voix, de souffles, de chuchotements d’encre, de bruits de pas, – murmures inaudibles qui nous frôlent sans que nous le sachions, […] furtivement  perceptibles qu’à la faveur d’un frêle instant de silence au cœur de la rumeur qui toujours nous entoure. »

Sylvie Germain, La Pleurante des rues de Prague

Dans notre société technicienne et capitaliste où tout un chacun est réquisitionné, mobilisé, enrôlé au pas cadencé dans la production déchaînée de marchandises; où le passé – définitivement passé – est synonyme d’obsolescence et l’avenir sans horizon, écrasé sous les amas de « nouveautés » prêtes-à-jeter, valoriser la mémoire, c’est, sans conteste, faire œuvre de résistance. C’est actionner le frein d’urgence du train de l’histoire qui roule à toute vitesse vers la catastrophe, pour reprendre l’image de Walter Benjamin dans ses Thèses sur le concept d’histoire. Mais pas n’importe quelle mémoire, bien sûr. Pas celle qui érige le passé en maître du présent. Ni la mémoire pétrifiée et imposée comme horizon d’avenir, la mémoire-carcan au service de l’ordre établi. Mais une mémoire vivante, plurielle. Celle qui restitue au présent sa capacité d’inaugurer un nouveau commencement. Celle qui vivifie l’amour du monde, en nous rappelant notre appartenance à la Terre, à l’histoire humaine, notre condition fragile et digne, ouverte aux voix millénaires qui tissent notre humanité – toujours redevable des luttes, des débats de société, des histoires entremêlées, des institutions, de la culture et de la langue, du coin de terre qui nous est imparti. Une mémoire-souffle inspirante, interprétante – « c’est pas de la nostalgie, juste un entrebâillage sur des demains qui se pouvaient encore », dirait Fred Pellerin. Une mémoire qui rappelle qu’hier aussi était ouvert au possible. Et que, par conséquent, ce qui est peut être autrement.

 
La mémoire nous ouvre la profondeur de l’existence, en s’aventurant dans ses soubassements et ses replis obscurs. En recueillant nos différents temps de vie et en jetant des ponts entre ses multiples rives. D’elle coule un filet de sens qui abreuve l’existence, sans lequel on ne pourrait pas vivre, comme quelqu’un qui manquerait d’air. Les valeurs qui nous meuvent comme les espoirs qui nous maintiennent debout y plongent leurs racines, tout comme les rêves qui nous inspirent. Les êtres, les choses et la nature sont toujours enveloppés de souvenirs et de significations, et nos actions cachent des traces du passé. Car nous naissons dans un monde habité où des voix immémoriales se meuvent comme des brises – parfois même des ouragans. Elles s’invitent dans nos dialogues avec nous-mêmes et les autres, charriant la sagesse du monde comme ses cauchemars. On peut les accueillir en amies ou comme des adversaires qui nous bousculent et nous relancent. Mais elles façonnent notre vie. On peut aussi les faire taire parce qu’elles nous font peur. On cherche alors à les museler pour se réfugier dans la bulle du présent, dans un mutisme au service de forces à l’œuvre dans le monde.
 
Cette mémoire vivante, si elle s’enracine dans la culture, ébranle aussi le sol de nos appartenances. Elle déplace. Surprend. Déconcerte. Met à vif des racines insoupçonnées. Dépossède le présent de son insolence. Celui-ci n’est pas une fatalité. Un mur implacable. Ou alors il doit être lézardé, fissuré. La mémoire s’y attèle, disposant à la création et faisant apparaître la part de fiction dans toute réalité. Ce faisant, elle invite à ne plus subir mais à agir. L’aujourd’hui n’est pas une prison, mais un passage, un seuil.
 
Elle est cueilleuse de murmures et d’oublis – de voix oubliées qui surgissent inopinément au détour d’une lecture, d’une pensée, d’un événement. Elle est aussi rappel du mal dans l’humain, comme le cri d’alarme d’une sentinelle au cœur de la nuit avertissant d’un danger.
 
Pas étonnant, après cela, qu’on veuille enrégimenter la mémoire au service du statu quo. Façon de la neutraliser, de l’enrôler dans la répétition du même. On en fait alors une chose palpable, objective. Classée une fois pour toutes. Un passé mort. Avec ses prêtres, ses dogmes et la soumission qui va avec. On l’extirpe de l’existence où elle s’enracine pour la pétrifier en une histoire officielle à laquelle on devrait porter allégeance. La mémoire devient, par un étrange retour des choses, une force qui aplatit l’existence au lieu d’être l’expression de sa profondeur.
 
Il n’est pas étonnant non plus qu’on s’efforce de faire perdre la mémoire à une personne ou à un peuple qu’on veut domestiquer. Ne reste alors que le présent comme servitude et fatalité. L’idéologie qui nous domine actuellement n’entretient-elle pas cet oubli en nous et collectivement? En nous liant aux processus techniques qui se déploient à toute vitesse, au point de déterminer nos choix et nos désirs, elle atrophie la dimension symbolique de l’existence. Nous agissons de plus en plus comme si tout ce qui est du passé était dépassé, définitivement obsolète. Et que pour ne pas l’être, toute pensée, toute chose, tout être devaient se dépouiller de ces traces comme de la poussière. Que la culture devait nécessairement se modeler à l’air du temps et évacuer tout héritage, toute valeur, tout principe, toute norme qui ne relèveraient pas de la rentabilité, de l’efficacité et de l’utilité du système économique. Comme si toute notre existence ne devait plus se concevoir qu’au service d’une force agissant au-dessus de nos têtes – dieu terrible, aux autels ruisselants du sang des inutiles comme de ceux et celles qui y résistent.
 
Mais la mémoire est pugnace. Elle est forte comme la vie. Elle est vie. Dans cette emprise grandissante du présent, de l’immédiat, est tapi un passé qui le hante et le corrode. Il innerve et inspire qui l’accueille. Il renvoie aux souffrances, aux rêves éveillés, aux luttes et aux révoltes écrasées ou victorieuses – ne fût-ce que pour un temps, comme des épiphanies de liberté – qui ont laissé leurs empreintes indélébiles dans la condition humaine et tracé les frontières de notre commune humanité. Ces voix lointaines résonnent au plus profond de nous comme un souffle de liberté. Elles rappellent l’errance, l’exil auxquels sont trop souvent forcés les êtres humains quand ils s’éveillent à la conscience de leur dignité et se mettent à la défendre. L’instant présent apparaît alors dans toute sa vérité comme le moment décisif de la vie, l’attention à soi, aux choses, au monde. L’attente de l’inespéré.



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