Relations juin 2005

Notre alimentation un choix de société

Maxime Laplante

La malbouffe made in Québec

L’auteur, agronome, est président de l’Union paysanne

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, le monde est considéré comme un jeu où toutes les marchandises deviennent interchangeables, négociables. Ce manque de vision politique n’est pas sans conséquences sur la qualité des aliments, sur notre souveraineté alimentaire, sur la façon de concevoir l’occupation du territoire et le rôle des paysans dans nos sociétés.

Certaines légendes ont la vie dure. Ainsi en va-t-il de la croyance voulant qu’il faille spécialiser les fermes, les régions et les pays pour atteindre le maximum d’efficacité et de qualité. Les arachides au Sénégal, le lait et le porc au Québec, le grain dans l’Ouest. À l’échelle internationale, depuis la Deuxième Guerre mondiale, le monde est considéré comme un jeu où toutes les marchandises deviennent interchangeables, négociables. Ces « arrangements » ont nécessairement un impact sur la qualité de notre alimentation et sur notre approvisionnement, sur notre souveraineté alimentaire, sur notre façon de concevoir l’occupation du territoire et le rôle des paysans dans nos sociétés. Ce n’est pas inutilement que Via Campesina, le mouvement des 100 millions de paysans du monde, s’en prend à l’organisation mondiale du commerce (OMC) et scande : « OMC en dehors de l’agriculture ».

À la fin des années 1980, l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl se disait prêt à sacrifier 700 000 fermes en échange de l’ouverture de marchés pour les produits manufacturés, selon la formule : « Vous pourrez nous vendre de la nourriture, on vous vendra des voitures. » Lorsque la France a donné l’ordre à ses services secrets de couler le « Rainbow Warrior » de Greenpeace, aux environs de la Nouvelle-Zélande (Greenpeace militait contre les essais nucléaires français dans le Pacifique) et que deux de ses agents ont été capturés par les Néo-Zélandais, elle a obtenu leur libération en autorisant l’importation d’agneau néo-zélandais en Europe. Nul besoin de préciser que les fermiers français n’ont pas été ravis!

Que la nourriture soit devenue une arme pour prendre le contrôle du pétrole étranger ou pour développer des marchés à l’étranger sont des constats connus. Mais le fait de s’en servir ainsi provoque aussi son lot de conséquences ici même.

Les méfaits de la spécialisation

En spécialisant une région, on augmente nécessairement le transport des aliments et l’accumulation des déchets. Si les tomates nous arrivent de Californie, une série d’interventions sont nécessaires pour que le produit arrive comestible. Par exemple, les tomates seront cueillies avant leur maturité. Au besoin, on ajoutera de l’éthylène durant le transport, pour accélérer la maturation. On sélectionnera par la même occasion des variétés qui se prêtent mieux à cet exercice forcé. L’aspect qualité passe ainsi au second plan.

Si des fruits arrivent de l’étranger, le long trajet incitera l’industrie à recourir à l’irradiation des aliments, visant ainsi l’élimination des bactéries et autres pathogènes survenant à la fin de la maturation. Et le secteur nucléaire canadien, aux prises avec des « sous-produits » radioactifs, n’est que trop heureux de pouvoir écouler ces substances indésirables. Que la population en fasse les frais en tant que cobaye semble n’être qu’un détail. Le processus est en cours pour autoriser aussi l’irradiation de bœuf haché, de volaille, de crevettes et de mangues.

Le transport sur de grandes distances exige aussi l’uniformisation des produits. Pas de place pour des poivrons plus gros ou de forme différente. L’emballage devient aussi une nécessité. Une laitue partant du jardin vers un panier livré directement au consommateur n’a pas besoin d’être emballée. Si elle va vers la Nouvelle-Écosse, c’est différent. Nous assistons donc à une surenchère d’emballage où chaque pomme doit avoir son étiquette et chaque noix de coco une pellicule plastique!

Plus près de nous, le débat entourant la commercialisation du lait est éloquent. Pour être en mesure d’approvisionner des marchés de plus en plus éloignés avec un aliment extrêmement périssable comme la lait, l’industrie a imposé ses normes. Le mélange de grandes quantités et la durée des trajets ont amené la pasteurisation obligatoire, sans discernement. Les exigences en regard d’une régularité des livraisons, pour nourrir une population de plus en plus distante de la ferme, ont forcé les agriculteurs à uniformiser leur production, à garder leurs animaux à l’intérieur de l’étable tout au long de l’année. En effet, si les vaches vont dehors en été, il y aura fluctuation dans la production de lait. Cet excédent de lait devra être jeté parce qu’il dépasse la production de l’hiver. Or, la captivité des animaux à l’intérieur est souvent liée à une augmentation des problèmes de santé animale. Les dépenses en immobilisation exigent ensuite un plus grand rendement par vache. À preuve, la réduction radicale de la longévité des animaux de ferme. Une vache laitière au Québec a une durée moyenne de vie de 3 ans et demi, alors que tous les éleveurs savent qu’une pareille bête pourrait normalement vivre 15 ans. Il est naïf de présumer que ces conditions n’auront aucun impact sur la qualité des aliments que nous consommons. Par exemple, au lieu de nous demander s’il faut ou non consommer du lait, pourquoi ne pas évaluer si le lait doit être pasteurisé ou non? Comment permettre l’arrivée de lait biologique si ce même lait doit être transporté dans la même citerne que le lait ordinaire? En centralisant les opérations, on tue dans l’œuf les tentatives d’innovation et de différenciation du produit.

Des risques pour la santé

En encourageant, avec l’aide de subventions, la construction d’immenses élevages animaux, on a multiplié les risques de propagation de maladies animales. Grippe aviaire et peste porcine ne sont que quelques exemples. Ces animaux ne sont pas conçus pour cohabiter en de telles concentrations. Le porc vit naturellement en petits troupeaux d’environ 50 individus et les mâles adultes doivent quitter, pour préserver la hiérarchie normale. Rien à voir avec des troupeaux de 1000 ou 2000 animaux dans le même bâtiment, ayant tous pratiquement le même âge. Évidemment, lorsqu’ils commencent à se bagarrer, il faut les tranquilliser, par exemple en les castrant, en leur coupant les dents, en supprimant les fenêtres, en leur coupant la queue. L’ajout d’antibiotiques de façon préventive entrave la prolifération des maladies et les fait grossir plus vite, surtout à cause d’accumulation d’eau dans les tissus. Et nul besoin d’étude scientifique coûteuse pour comparer dans un chaudron de cuisson un poulet d’élevage biologique avec son homologue issu d’un hangar industriel et tirer des conclusions quant au meilleur mode d’élevage.

En élevant ces animaux dans des espaces confinés toute l’année durant, ils n’ont évidemment plus accès à de l’herbe ou à des insectes. Leur alimentation doit donc être remplacée par des moulées préparées, à base de maïs ou de soya. Tous les étudiants en agriculture apprennent lors des cours en alimentation animale l’influence de l’alimentation sur les tissus animaux. L’utilisation de maïs, entre autres, a pour effet de changer la qualité du gras et d’en abaisser la température de fusion. Ce gras va donc se liquéfier plus rapidement lors de la cuisson. Quant aux moulées préparées, les étiquettes ne mentionnent que la composition chimique et non les ingrédients. Ainsi, il est encore possible de nourrir des vaches avec de la viande d’animaux non ruminants. Faut-il ensuite se surprendre si le fait de nourrir des herbivores avec de la viande, avariée de surcroît, finit par causer problème? Et quel est l’impact d’une alimentation à base d’ensilage et de moulée sur la qualité du lait? Si l’emploi d’ensilage empêche généralement la maturation du fromage, qu’en est-il pour le reste?

Une information non accessible

De façon générale, cette distanciation entre la fourche et la fourchette n’est pas faite pour rassurer. La population sert de terrain d’essai aux tentatives risquées de l’industrie pour rationaliser davantage. Le message des consommateurs est pourtant clair : ils veulent savoir ce qu’ils mangent. Le lobby agricole industriel continue de nous abreuver d’insanités du genre : « Les gens ne se soucient pas de la qualité, ils veulent le moins cher. » Ou encore : « Les informer pourrait provoquer une panique et une baisse de consommation. » Belle raison pour bloquer l’étiquetage des OGM. Même l’irradiation est camouflée : s’il y a moins de 5 % de substances irradiées, pas d’étiquetage. Je connais peu de gens qui accepteraient de consommer des aliments irradiés et génétiquement modifiés, s’ils avaient une chance de le savoir. Pourquoi les gens magasinent-ils lors de l’achat d’une voiture ou d’un ordinateur et se précipitent sur le premier rabais pour leur nourriture? Parce que l’information sur les voitures est disponible. N’importe quel dépanneur vend des guides d’évaluation des véhicules. Indiquons sur les aliments les données précisant l’origine, le mode d’élevage, la présence d’antibiotiques, de farines carnées, d’OGM, et les habitudes changeront rapidement.

La souveraineté alimentaire contredite

Pour Via Campesina, l’autonomie d’un peuple en ce qui a trait à son alimentation et son agriculture relève de la souveraineté alimentaire. Ce concept signifie en premier lieu le droit des citoyens et consommateurs de connaître et choisir le contenu de leur assiette. En clair, le droit de savoir s’il y a présence ou non d’OGM, d’antibiotiques, etc. Ensuite, il s’agit du droit des fermiers de choisir leurs outils de production. Encore là, l’actuel brevetage du vivant et le contrôle des semences, autant végétales qu’animales, constitue une gifle magistrale envers l’autonomie de l’agriculteur. En effet, l’agriculteur qui a commis l’erreur d’acheter une fois des semences génétiquement modifiées doit ensuite les racheter année après année. Il ne peut plus conserver une partie de sa récolte pour s’en servir comme semence l’année suivante. Et finalement, la souveraineté alimentaire sous-entend le droit aux nations de gérer leur agriculture comme bon leur semble, sans se faire imposer des directions, par l’OMC par exemple. Ainsi, lorsque l’OMC impose l’obligation d’ouvrir au moins 5 % du marché aux denrées agricoles étrangères, il est difficile, voire impossible, de préserver l’agriculture locale. Comment, en effet, concilier un système de quotas de production avec la permission d’importer le même produit?

L’agriculture industrielle exerce également une pression énorme sur le potentiel de biodiversité. Sous l’apparente opulence des comptoirs d’épicerie bien garnis se cache une pauvreté croissante en diversité. On y retrouve, certes, des kiwis et des mangues autrefois introuvables, mais où sont passées les 20 ou 30 variétés de pommes de terre, de carottes, de maïs? En matière de cheptel animal, les dégâts sont similaires. L’insémination artificielle devait élargir la diversité; elle l’a au contraire réduite. Les troupeaux deviennent extrêmement vulnérables en cas d’épidémie, de par leur uniformité. Visiblement, les leçons tirées des monocultures forestières attaquées par la tordeuse n’ont pas servi en agriculture.

Le laisser-aller actuel face à l’industrie agricole est lourd de conséquences pour la qualité de l’alimentation. En effet, chaque fois qu’on laisse déraper un secteur quelconque, le retour du balancier frappe tout le monde. En permettant la concentration des élevages, on a favorisé la propagation, en Europe, de maladies comme la fièvre aphteuse ou la grippe porcine. D’immenses cheptels ont donc été éliminés, sans distinction, gros et petits, sur tout le territoire. Les dédommagements allant au volume de production, donc principalement aux gros éleveurs, les petites fermes ont périclité. Les normes de contrôle ont accentué la centralisation des opérations, provoquant des coûts que seuls les gros producteurs pouvaient absorber. Coup dur pour la mise en marché directe.

Mais le discours ne doit pas s’en tenir à la morosité et à la dénonciation. Chaque décision individuelle peut avoir un impact majeur. Par exemple, chaque Canadien consomme en moyenne 1600 $ d’épicerie annuellement. À 2,6 personnes en moyenne par foyer, ce sont ainsi 4160 $ qui peuvent être orientés ailleurs. À l’échelle d’une ferme, il suffit que quelques familles modifient leur source d’approvisionnement pour faire la différence entre la faillite et la survie. Différentes formules sont possibles : achat directement à la ferme, kiosques le long des routes, marchés publics, contrat de paniers avec Équiterre et son réseau de 77 fermes biologiques, regroupement de producteurs et point de chute, etc. L’impact est loin d’être négligeable et dépasse le simple sentiment de faire un bon geste. Conserver une ou quelques fermes de plus dans une communauté constitue une façon de préserver les services de base comme la poste, le déneigement, l’école, et de stimuler l’emploi local. À moyen terme, les retombées économiques sont substantielles, en plus de nous permettre de savoir d’où vient la nourriture que l’on consomme.

Les événements récents de la vache folle et de la grippe aviaire le prouvent : on nous a tant répété que la chaîne alimentaire était standardisée, contrôlée, uniformisée, que la confiance des consommateurs est ébranlée dès que surviennent les premiers problèmes. En effet, si l’ensemble est uniforme et que deux vaches sont malades, qu’est-ce qui nous dit que le problème n’est pas répandu? Avoir un contact direct avec la ferme est la meilleure garantie de qualité. Après quelques décennies de distanciation, le temps du rapprochement entre paysans et citoyens est arrivé, pour le bénéfice des deux : de la nourriture de qualité pour l’un; de l’emploi pour l’autre.

 

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