Relations décembre 2013

La promesse du don

Louis Gaudreau

La lutte contre la gentrification s’impose et passe par la remise en question du projet néolibéral qui transforme nos villes

L’auteur est professeur à l’École de travail social de l’UQAM
 
 
Au cours de la dernière décennie, les opérations de « revitalisation intégrée » se sont imposées comme stratégie privilégiée pour s’attaquer au phénomène de la gentrification. Elles consistent à réunir les principaux acteurs d’un quartier afin qu’ils s’accordent sur les orientations à donner à son développement. Bien qu’elles aient pu avoir des retombées positives en certaines occasions (la construction de logements sociaux par exemple), ces initiatives se heurtent souvent à un marché de l’immobilier qu’elles ne contrôlent pas et dont la récente croissance a pourtant constitué, dans bien des secteurs, le principal moteur de la gentrification. Ce sont des mesures palliatives, mais pour vraiment combattre la gentrification et ses effets sur les classes les plus pauvres – qu’elle tend à chasser progressivement de leur quartier –, il est nécessaire de s’attaquer à la racine du mal et d’aborder le phénomène sous l’angle de ses causes structurelles. Au cœur de celles-ci, on retrouve la propriété privée. Voici quelques illustrations du rôle qu’elle est appelée à jouer dans le monde néolibéral contemporain.
 
La dépendance à la valeur foncière
Tout d’abord, les municipalités sont soumises à de fortes contraintes qui les incitent à promouvoir la mise en valeur de leur territoire. La plus importante provient de leur mode de financement, qui repose en très grande partie sur l’impôt foncier, c’est-à-dire sur une taxe calculée en fonction de la valeur marchande des terrains et immeubles. Dans ces conditions, les villes qui souhaitent augmenter leurs revenus sont donc structurellement encouragées à favoriser un développement générateur de valeur foncière et à stimuler la croissance du prix de l’immobilier. Cette tendance est aussi renforcée par la pression qui s’exerce sur elles pour accroître leur rayonnement international. Les villes sont aujourd’hui devenues des points d’ancrage du capitalisme globalisé, au sein duquel elles se livrent une forte concurrence pour attirer des investissements liés aux domaines de la haute finance, des technologies de pointe et du tourisme de masse. Or, ces activités sont souvent incompatibles avec des mesures favorisant l’accessibilité des centres-villes comme lieux de résidence pour les personnes à faible et à moyen revenu.
 
L’essor de l’accession à la propriété
Par ailleurs, depuis le milieu des années 1990, les politiques publiques en matière d’habitation ont encouragé l’accession à la propriété au détriment du développement du logement locatif et social. Que ce soit par l’entremise de la Société canadienne d’hypothèques et de logement ou de sociétés paramunicipales comme la Société d’habitation et de développement de Montréal, les pouvoirs publics ont mis en place des programmes très populaires visant à élargir l’admissibilité des ménages aux prêts hypothécaires. Ces programmes sont cependant conçus de manière à ce que l’endettement auquel accèdent les nouveaux acheteurs ne soit viable que s’il est compensé par une augmentation du prix de l’habitation. En engageant des fonds publics dans un tel soutien au marché de l’habitation, ces mesures exercent une pression supplémentaire sur la valeur de l’immobilier et favorisent la gentrification.
 
De plus, l’acquisition d’une résidence dans l’espoir qu’elle prenne de la valeur est désormais conçue comme une réponse adaptée au nouveau contexte néolibéral qui, comme on le sait, a eu pour conséquences d’affaiblir les protections sociales, de freiner la progression des salaires et de renvoyer aux seuls individus la responsabilité de prendre en charge leurs conditions d’existence. Elle est présentée comme un investissement sans risque, une protection contre les imprévus et comme un moyen de pallier l’insuffisance des régimes de retraite. Les institutions financières ont su tirer avantage de cette situation en proposant à leurs clients de compenser l’écart grandissant entre leur salaire et le coût de la vie au moyen d’emprunts garantis par la hausse prévue du prix de revente de leur propriété. L’acquisition d’une propriété devient en quelque sorte une solution de remplacement à la dissolution de l’État-providence et joue un rôle dans l’augmentation du coût du logement et la gentrification des quartiers urbains.
 
Bien qu’elle soit localisée dans ses effets, la gentrification est donc indissociable des transformations à plus large échelle qui ont donné vie au projet néolibéral dans nos villes. Les efforts pour lutter contre ce phénomène doivent donc aller de pair avec une remise en question en profondeur du modèle de société qui en est la cause.

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