Relations Été 2021

Aux champs, citoyens ! Agroécologie et transition juste au Québec

Rachad Antonius

La liberté universitaire est menacée, et pas seulement par la droite.

L’auteur est professeur associé au Département de sociologie de l’UQAM

 

La liberté d’expression en milieu universitaire se réalise par la possibilité d’exprimer des idées dans les termes et dans les contextes que l’on choisit. La menace à cette liberté prend des formes directes (exercer des pressions pour faire taire des opinions critiques ou pour les exclure des lieux d’influence) comme indirectes (définir les concepts qui déterminent ce qu’est un « discours haineux » ou « stigmatisant » de façon à museler la parole par un chantage moral).

Il est généralement clair, pour les militants et militantes de gauche, que les universitaires qui appuient les droits du peuple palestinien subissent ces trois types de menaces : des pressions pour les faire taire, leur exclusion des lieux de parole d’autorité, et la propagation de concepts qui enferment leur discours dans la catégorie de « discours haineux ». Par exemple, la définition du terme antisémitisme proposée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), adoptée par le Canada et par certaines provinces et municipalités, inclut l’antisionisme comme une forme d’antisémitisme et donc de racisme, dans le but de délégitimer les discours critiques des politiques israéliennes. Les tentatives d’interdire les campagnes de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ont été justifiées à de nombreuses reprises par l’allégation voulant que les personnes juives sur les campus se sentent personnellement blessées et atteintes dans leur dignité quand Israël, auquel elles s’identifient, est ainsi visé et accusé d’être un État d’apartheid. Dans ce cas, la menace vient du « haut », c’est-à-dire des lieux de pouvoir.

La cancel culture : une menace réelle

Mais la menace peut aussi venir de la base militante. S’il ne faut pas oublier l’énorme différentiel de pouvoir entre les deux sources de la menace, il n’en demeure pas moins que les méthodes de la cancel culture – ou « culture du bannissement » – exercent des pressions bien réelles, surtout sur la gauche. La volonté de faire taire certains discours en les assimilant à des « phobies » (trans-, grosso-, homo-, islamo-, judéo-, etc.) et à des discours haineux prend la forme de pressions diverses faites sur des enseignantes et des enseignants – même quand ce sont des personnes alliées – quand elles ou ils ne respectent pas les lignes idéologiques et conceptuelles tracées par certains groupes militants.

Un aspect de cette culture du bannissement concerne l’usage de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « le mot en N ». Comment analyser son histoire, sa récupération subversive et ses connotations multiples (quelquefois positives) si on exerce des sanctions contre les enseignantes et les enseignants qui osent le prononcer ? Comment analyser la littérature de Dany Laferrière, de Senghor et de bien d’autres si on ne peut pas citer les mots qu’ils utilisent eux-mêmes ? Comment analyser la posture du professeur Claude Dauphin, qui a publié un texte intitulé « Je suis nègre et fier de l’être », sans pouvoir citer ce titre ? Doit-on traiter de racistes les personnes qui pensent que, dans certaines circonstances, l’usage de ce terme est utile pour l’analyse des luttes pour l’égalité ? Classer l’usage de ce terme comme relevant toujours d’une posture suprémaciste de droite est une erreur.

Des effets pervers pour la gauche

Les courants progressistes auraient tort, à mes yeux, d’être complaisants envers cette culture du bannissement ou de minimiser son importance. Les pressions qui en découlent peuvent avoir un effet paralysant, surtout au sein de la gauche. Elles ont déjà un effet négatif sur notre capacité collective d’analyser les enjeux des luttes pour l’égalité, car elles ne permettent pas la confrontation de différents points de vue, confrontation absolument nécessaire pour que le savoir progresse en sciences sociales et pour que le débat progresse dans le champ politique.

Ensuite, la défense de la liberté de penser, surtout en milieu universitaire, est une valeur essentielle de la gauche, car c’est un outil indispensable dans la lutte contre l’hégémonie de la droite. Abandonner ce principe entraîne une perte de crédibilité pour les courants qui ne s’opposent pas à la culture du bannissement.

Enfin, c’est surtout la parole de gauche, et non celle de droite, qui est menacée par le « droit de faire taire » au nom du statut de victime offensée. Les voix de droite trouvent d’autres tribunes, avec plus de visibilité, et avec l’avantage moral d’avoir « résisté à la censure ». Ce sont les voix de gauche qui se retrouvent muselées quand elles veulent débattre de certaines orientations au sein de leur propre mouvance. Cette situation entrave la capacité de la gauche de réfléchir à des solutions égalitaires et progressistes à des problèmes bien réels, offrant à la droite le crédit de les nommer et donnant, du coup, un avantage aux solutions autoritaires ou excluantes que propose cette dernière.

Aux champs, citoyens ! Agroécologie et transition juste au Québec

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