Secteur Revue Relations

DOSSIER : Que vive la langue!

La liberté et l’argent

Par : Louis Balthazar
L’auteur, professeur émérite à l’Université Laval, est coprésident de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM

Des sommes frisant le milliard de dollars sont dépensées dans les élections américaines. Le but : affaiblir le pouvoir politique.

 
 
Les États-Unis sont au bord de la faillite. Déficits budgétaires devenus insupportables; une dette aux proportions astronomiques… On pourrait donc penser que l’argent est rare en ce pays. Et pourtant, l’argent coule à flots. Un pour cent de la population détient d’immenses fortunes. Mais cet argent ne contribuera en rien à faire diminuer la dette et le déficit. Il alimente la campagne présidentielle. Il finance des publicités le plus souvent négatives, fréquemment mensongères. Les seuls groupes conservateurs qui financent ce qu’on appelle des super-PACS (political action committees) dans le but de déloger le président Obama auront probablement dépensé plus d’un milliard de dollars quand viendra l’élection du 6 novembre prochain.
 
On attribue généralement cette orgie de dépenses électorales au jugement de la Cour suprême, en 2010, dit Citizens United. Au nom de la liberté d’expression, inscrite dans le premier amendement de la Constitution américaine, les juges ont éliminé certaines restrictions au soutien explicite de candidats et de partis politiques. La loi McCain-Feingold qui encadrait le financement électoral s’en est trouvée privée de sa portée. Il n’est pas sûr, cependant, que Citizens United soit à la source de l’augmentation effrénée des dépenses qu’on constate aujourd’hui. Avant le jugement, on pouvait dépenser allègrement pourvu qu’on s’abstienne d’appuyer expressément un candidat. Il aurait été possible, par exemple, de financer, à coups de millions, une publicité qui dénoncerait une politique gouvernementale – voire l’ensemble des politiques d’une administration – sans dire explicitement qu’il fallait renverser ce gouvernement.
 
La source du mal vient de plus loin. Elle s’inscrit dans une conception de la liberté individuelle érigée en absolu. Notons que cette conception n’est pas celle des Pères fondateurs de la république américaine. La Constitution de 1787 visait expressément à établir un gouvernement qui encadre et limite les libertés individuelles. C’est surtout depuis les années 1980, avec l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir, qu’on s’évertue à combattre les régulations gouvernementales : celles du New Deal des années 1930 et de la Grande Société des années 1960. C’est alors qu’on assiste à l’assaut du grand capital, à travers une campagne incessante pour amenuiser le rôle des gouvernements, notamment en ce qui a trait à la redistribution de la richesse.
 
En cette année 2012, la campagne prend une allure plus frénétique que jamais. Aux yeux de plusieurs, dans les milieux de la finance et de l’entreprise privée, Barack Obama représente un danger nouveau, un ingrédient toxique dans l’univers politique américain. C’est Obama qui a osé déclarer que les fortunes individuelles étaient redevables à plusieurs facteurs extérieurs à l’initiative personnelle. C’est encore lui qui a prononcé les paroles suivantes dans son discours de candidature officielle à la Convention démocrate : « Nous ne croyons pas que le gouvernement peut régler tous les problèmes, mais nous refusons de croire que le gouvernement est la source des problèmes. […] La liberté n’est pas valable sans un engagement envers les autres. »
 
Il est bien vrai que le président lui-même ne se prive pas de recourir à de fastueuses contributions de l’entreprise privée et en contracte par le fait même certaines obligations envers les forces de l’argent. Mais il est non moins évident qu’en cette année 2012, la majeure partie des sommes dépensées pour faire élire des candidats va au soutien des Républicains qui ne se gênent pas pour défendre un programme tout entier favorable aux intérêts des grandes sociétés.
 
On peut espérer, malgré tout. Dans un pays où on a déjà forcé des présidents à démissionner, il arrive que la volonté populaire se manifeste et que le pouvoir de l’argent n’ait pas le dernier mot. Ce sera sûrement le cas si Obama est réélu.