Relations décembre 2005

Liberté : don et responsabilité

Anne-Marie Gingras

La liberté de presse : une lutte citoyenne

L’auteure est professeure au Département de science politique de l’Université Laval

Symbole par excellence de la démocratie, la liberté de la presse charrie une foule de sens qui témoignent de la multitude des contraintes qui s’exercent sur le travail des journalistes.

Pour Reporters sans frontières, l’Association internationale des journalistes et le réseau d’alerte IFEX (International Freedom of Expression Exchange), entre autres, la liberté de la presse, c’est d’abord la sécurité des journalistes travaillant dans des pays peu ou pas démocratiques, l’absence de persécution et de menaces à leur intégrité physique.

Dans les pays occidentaux, on a considérablement élargi la définition de la liberté de presse. « liberté d’expression », « liberté d’information » et « liberté de presse » sont parfois utilisés de manière interchangeable. En cause ici : les contraintes au travail des journalistes qui nuisent au débat public pensé comme discussion sur des enjeux de société importants. Dans son mémoire devant le comité sénatorial chargé d’étudier la propriété des médias, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec distinguait, en décembre 2004, l’information journalistique des contenus médiatiques promus par les entreprises – variétés, sports ou contenu servant à accroître les revenus publicitaires. Quand on revendique la liberté de la presse, il doit être question d’information journalistique d’intérêt public, crédible, indépendante, originale et vérifiée qui porte sur les affaires de notre société (cette définition est fortement inspirée du mémoire cité plus haut, p. 7). Les contraintes à la liberté de presse sont de plusieurs ordres, je ne traiterai ici que des contraintes politiques et économiques.

Parmi les contraintes politiques, on retrouve des décisions ponctuelles limitant le débat public et des contraintes structurelles enchâssées dans le fonctionnement de l’appareil d’État. Des exemples de décisions ponctuelles malheureuses récentes : la décision de la Ville de Montréal d’annuler une exposition de photos de Zahra Kazemi à la bibliothèque de Côte-St-Luc et le refus d’André Boisclair de s’expliquer entièrement sur sa consommation de cocaïne alors qu’il aspire à devenir chef d’un gouvernement – c’est-à-dire le premier responsable de l’application de la loi.

Les contraintes structurelles à la liberté de presse dans les appareils d’État québécois et fédéral sont nombreuses : les lois d’accès à l’information ne sont pas correctement appliquées par tous les ministères et organismes; la Cour supérieure du Québec interdit la diffusion d’extraits sonores des procès; on limite souvent l’accès des journalistes aux bureaux chargés de la communication d’un ministère au lieu de donner accès aux spécialistes d’une question; et enfin, les dossiers de politiques publiques passent par la moulinette de la stratégie partisane avant d’être rendus publics. Or, à formater, limiter, fragmenter et circonscrire l’information gouvernementale disponible, on finit par n’offrir que des morceaux de politiques en pâture aux journalistes, qui livrent ainsi des informations amputées de leur contexte, sans profondeur aucune. Et on incite les journalistes à jouer de ruse pour obtenir des informations d’intérêt public au lieu de les immerger dans une masse de documents qui laisseraient voir l’émergence d’un problème, les enjeux multiples qu’il met en cause, les points de vue variés qui se sont affrontés dans la période de définition des solutions et les raisons pour lesquelles une orientation est privilégiée. Le temps perdu en ruse l’est également pour la recherche et l’analyse.

Les contraintes de nature économique à la liberté de presse ont amplement fait les manchettes depuis plusieurs années : 97 % du tirage des quotidiens francophones est détenu par deux entreprises, un niveau de concentration qui ne se trouve nulle part ailleurs dans le monde occidental et qui n’est surpassé que par les pays totalitaires (pour un bilan de la concentration de la presse, voir le mémoire de la FPJQ sur la propriété des médias présenté au Sénat <www.lesrs.org/activite.html>). La concentration de la presse peut facilement mener à l’uniformisation d’une partie des contenus, les patrons résistant rarement à rationaliser les ressources, c’est-à-dire les réduire (le syndicat des journalistes du Soleil dénonce depuis plus d’un an la « montréalisation » des contenus : voir <www.lesrg.org>). Tant chez CanWest que chez Gesca, on a vu des éditoriaux ou chroniques uniques être imposés dans plusieurs journaux, diminuant ainsi l’éventail des points de vue offerts et faisant taire les voix locales. La propriété croisée a fait connaître le côté le plus sombre de la presse québécoise avec Star Académie et sa promotion tous azimuts dans les médias écrits appartenant à Quebecor. Le syndicat des journalistes du Journal de Montréal est monté au créneau pour dénoncer l’imposition de manchettes et de sujets destinés à publiciser les émissions de TVA aux dépens des nouvelles d’intérêt public. Dirigées de manière industrielle, les entreprises de Pierre-Karl Péladeau font peu de place au débat public. Les journalistes qui croient encore à une quelconque mission journalistique ont la part congrue chez Quebecor. Les contraintes à la liberté de presse, ici, ce sont les objectifs d’augmentation des profits à tout crin qui font totalement fi de la valeur sociale et politique de l’information.

La liberté de presse n’appartient pas qu’aux seuls journalistes. Elle ne prend son véritable sens que dans le contexte d’un espace public permettant aux individus et aux groupes de s’approprier l’information et d’agir pour améliorer leurs conditions de vie. Une presse libre doit ouvrir la voie à un peuple libre.

 

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