Relations novembre 2005

Les dérapages pharmaceutiques

João Batista Libânio

La justice vue d’Amérique latine

L’auteur, jésuite brésilien, est considéré comme un des grands théologiens de la libération

Nul doute que la justice est une aspiration mondiale, mais nous sommes souvent face à un semblant de justice. D’un côté, il y a justice; de l’autre, injustice. Comment exercer alors un jugement critique? Qui juge la justice?

La justice s’accompagne toujours de qualificatifs que l’on peut passer au crible de la critique. On parle d’abord de justice commutative : je te donne pour que tu me donnes. Sur elle se fondent les relations marchandes. Il y a injustice si en échange du paiement que je fais je ne reçois pas ce qui m’est dû ou si je ne paie pas ce que l’on me donne. En bref, le contrat doit être transparent. On distingue ensuite la justice légale. Il y a des lois. Est juste celui qui les respecte, injuste celui qui les viole. La justice légale est étroitement liée à la précédente, car les lois conditionnent le fonctionnement des prix ou la réalisation du contrat commutatif. Puis vient la justice distributive. Pour saint Thomas, elle était mue par le principe de prééminence, à savoir la position que l’on occupait dans la société. Les seigneurs distribuaient l’aide aux pauvres de l’abondance de leurs biens. L’enseignement de l’Église insistait sur cette justice qui reposait davantage sur la générosité que sur une obligation réelle. Plus tard, l’État a pris pratiquement en charge cette justice, prélevant des « prééminents » – des impôts – afin de les rendre aux nécessiteux à travers les services sociaux. Pour les Grecs, la justice était implicitement sociale, elle était pensée dans la cité et impliquait une distribution des biens. De nos jours, sa signification est liée aux droits sociaux et, en Amérique latine notamment, à la réalité des pauvres et des exclus.

Dans la société capitaliste actuelle, la justice commutative fonctionne selon les lois du marché régies par la libre concurrence – pas si libre qu’on le dit. Le prix est imposé tantôt par les vendeurs, tantôt par les acheteurs, selon le rapport de force. Ce n’est pas la justice qui est mise en œuvre, mais la force. Celle-ci se nomme « le capital ». Les pays riches, industrialisés déterminent le prix de la matière première vendue par les pays pauvres, de telle sorte que la balance penche en leur faveur. Ceux qui commercialisent le café, par exemple, font des profits totalement disproportionnés par rapport à ce que gagnent les producteurs. D’autant que la distribution mobilise peu de gens. Ce sont là des richesses injustement acquises. La justice sociale exige de changer les lois internationales du marché. Elle doit être le critère régissant la justice commutative.

Cette réflexion vaut pour la justice distributive. Sur le plan national, le grand distributeur est l’État. Qui compose l’État? Essentiellement trois pouvoirs : l’exécutif, le législatif, le judiciaire avec son bras armé, la police. Selon ce discours, l’État représenterait le pouvoir du peuple. Par conséquent, il serait le juste distributeur par excellence. En même temps, dans de nombreux pays, de puissants groupes économiques, des lobbies gigantesques exercent des pressions sur lui. Ainsi, la justice distributive, au lieu de favoriser ceux qui sont dans le besoin, rémunère les plus riches. Au tiers-monde, la dette publique, interne et externe, qui consomme la grande partie des impôts perçus, prend à la gorge l’État qui voudrait agir justement. L’État enrichit le déjà richissime pouvoir financier.

Et la justice légale? Qui fait les lois? Le parlement élu, nominalement par le peuple, mais en réalité par le pouvoir économique. De nouveau, celui-ci fait la loi et régit la justice en sa faveur. Ainsi, suivre la loi peut être injuste. Il est donc urgent de créer un organisme international qui légifère sur la justice commutative et distributive en faveur des pauvres et des exclus.

Par ailleurs, la société de demain sera dépendante de la connaissance. La loi sur les brevets est l’une des grandes injustices à l’égard des pays pauvres qui n’ont pas les conditions favorables pour produire ce type de connaissance et qui restent dépendants des pays riches. Le principe éthique de la justice sociale devrait prévaloir. Tout ce qui se fait pour le bien et pour la vie humaine, et particulièrement celle des pauvres, appartient à tous. De tels brevets n’ont donc pas lieu d’exister.

 

Les dérapages pharmaceutiques



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