Relations Hiver 2021-2022 / Dossier

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Alors que le rapport de la commission Laurent sur la protection de l’enfance et de la jeunesse en appelait récemment à instaurer une « société bienveillante » pour les jeunes, qu’en est-il vraiment ? Quel avenir offre-t-on à toute une partie de la jeunesse au Québec, celle à qui le système ne sourit pas, qu’on marginalise, voire criminalise au lieu de l’inclure ? Quelle place accorde-t-on à la jeunesse militante que l’on refuse d’écouter sous prétexte qu’elle est trop verte, trop « woke », trop radicale ou trop différente ? Ce dossier nous met face à la jeunesse qu’on exclut et face au miroir qu’elle nous tend.

Si la jeunesse éternelle est une obsession contemporaine, ce fantasme a bien peu à voir avec les défis et enjeux propres à cette période transitoire de la vie, remplie d’ambiguïtés et aux contours fluctuants. Dans les faits, il faut l’avouer, on se soucie peu de la jeunesse réelle. Celle qui doit composer avec les exigences de plus en plus complexes qu’on impose comme préalables à la vie adulte dans nos sociétés productivistes. Celle qui doit apprendre à décoder ce qu’on attend d’elle à travers les signaux contradictoires qu’on lui envoie sans cesse, tout en apprivoisant ses désirs en pleine effervescence, ses craintes, ses tiraillements, ses fureurs. Celle, en somme, qui cherche sa place à tâtons dans le monde déroutant que nous lui transmettons.

Cette indifférence mâtinée d’inquiétude à l’égard de la jeunesse laisse souvent place à une crainte plus ou moins diffuse dès lors qu’il est question de celle qui peine à se conformer à la norme, de celle qui la refuse et la conteste, ou de celle qui n’y est tout simplement pas incluse. Cette peur se nourrit de représentations négatives — du jeune membre de gang à la jeune fugueuse en passant par les jeunes wokes, trans, ou non binaires — et sert trop souvent d’alibi à tout un attirail de moyens de contrôle tantôt subtils et placés sous le signe de la bienveillance, tantôt contraignants, voire carrément répressifs. Or, ce réflexe nous exempte collectivement d’une profonde remise en question concernant l’étroitesse de la voie qui mène à l’inclusion.

C’est donc à cette jeunesse qu’on exclut et au miroir qu’elle nous tend que nous avons voulu nous intéresser dans le présent dossier, à rebours d’une société qui la voit au mieux comme un problème à gérer, au pire comme une menace à l’ordre social. D’autant que nombreux sont les exemples récents qui révèlent notre faillite à son égard.

L’hystérie anti-woke qui s’est emparée du Québec (et d’autres pays occidentaux) témoigne bien de la crainte qu’inspire une partie de la jeunesse actuelle et les valeurs qui lui sont associées — bien que ces dernières, de l’écologie à l’antiracisme en passant par la fluidité du genre, ne lui soient en rien exclusives.

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent, en est un. Les multiples problèmes qu’elle a mis en lumière au sein du système censé protéger la jeunesse sont connus depuis longtemps ­– les principales solutions aussi –, mais la volonté politique de s’y attaquer réellement semble toujours faire défaut. La réponse timide du gouvernement caquiste au rapport Laurent l’illustre bien, comme le soulignent les chercheuses Jade Bourdages, Emmanuelle Bernheim et Mélanie Bourque dans le présent dossier. Mais les constats critiques qu’elles dressent à l’égard du rapport lui-même sont aussi troublants. Trop peu entendus sur la place publique, ils lèvent le voile sur une forme d’aveuglement face aux causes structurelles des problèmes : la pauvreté, le classisme et le racisme — systémique ou ordinaire —, entre autres. Ils rappellent aussi qu’à défaut d’en tenir compte, nous sommes condamnés à reproduire et même à amplifier l’exclusion vécue par les jeunes qui passent par le système de protection de la jeunesse.

Le rôle de la police à l’égard des jeunes racisés ou Autochtones est un autre problème très actuel qui concourt à leur prise en charge pénale et à leur exclusion. La campagne électorale municipale qui vient de se terminer l’a bien montré. À écouter les principaux candidats, mais aussi la ministre de la Sécurité publique, la métropole québécoise serait assiégée par des bandes armées de jeunes Noirs, Arabes ou hispaniques ayant perdu tout repère moral. Compte tenu de la méfiance que nourrissent ces représentations insidieuses à l’égard de l’ensemble des jeunes racisés — et en particulier au sein des corps de police —, on se serait attendu à un peu de retenue. Surtout, on n’observe que peu ou pas de recul critique concernant les sources de la violence et de la criminalité, et encore moins concernant le fait que les solutions policières promises risquent d’aggraver un profilage policier largement documenté. Les jeunes Noirs et racisés de certains quartiers risquent ainsi d’être encore plus ciblés pour des infractions qui n’ont rien à voir avec les crimes par armes à feu, alimentant une dynamique qui les stigmatise, les judiciarise et les rend au final encore plus vulnérables au décrochage scolaire et au risque de tomber dans la criminalité.

Enfin, alors qu’elle devrait être le lieu où l’on vise à égaliser les chances pour tous les jeunes, quelle que soit leur provenance sociale, ethnique, voire géographique, l’école reproduit encore trop souvent les inégalités. La pandémie l’a cruellement exposé, alors que les exigences du télé-enseignement ont d’emblée exclu les jeunes moins favorisés (par manque d’accès à l’équipement informatique nécessaire, ou à un espace et à un soutien adéquats pour étudier à la maison). Nombreux aussi sont ceux et celles qui dénoncent la ségrégation scolaire qui résulte du fait que le réseau privé et les écoles publiques à projet particulier se réservent les élèves les plus favorisés, laissant le réseau public régulier, déjà en manque chronique de ressources, absorber le nombre exponentiel d’élèves faisant face à des difficultés diverses.

Moment de détente entre deux déménagements, 21 juin 2013, photo tirée de la série Évincés. Photo : Alexis Aubin

ENTRE CRISPATIONS ET ESPOIR

Ces quelques exemples montrent à quel point les jeunes vivant déjà des difficultés et des situations d’exclusion naviguent dans un système fait d’institutions qui n’arrivent pas (ou très mal) à leur donner une chance et produisent de l’exclusion de manière systémique.

La gestion néolibérale qui prévaut dans nos services publics depuis quelques décennies y est certes pour beaucoup. Des services sociaux à la Direction de la protection de la jeunesse en passant par l’école et les organismes communautaires, le détournement des missions sociales de l’État, l’austérité budgétaire et la nouvelle gestion publique ont laissé le personnel à bout de souffle et en manque d’effectifs presque chronique, avec de graves conséquences pour les populations ayant moins de ressources.

Mais cela montre aussi le rapport crispé et ambigu que notre société entretient avec la transformation sociale, que l’émergence des nouvelles générations incarne forcément, ne serait-ce que dans l’imaginaire. L’hystérie anti-woke qui s’est emparée du Québec (et d’autres pays occidentaux) témoigne bien de la crainte qu’inspire une partie de la jeunesse actuelle et les valeurs qui lui sont associées — bien que ces dernières, de l’écologie à l’antiracisme en passant par la fluidité du genre, ne lui soient en rien exclusives. Le fait que le terme woke soit avant tout utilisé pour discréditer certaines luttes par des personnes qui occupent des positions de pouvoir (du premier ministre aux chroniqueurs surexposés des grands médias) montre bien sa fonction fourre-tout et réactionnaire.

Mais malgré les moyens de moins en moins subtils déployés pour assurer la reproduction des structures sociales actuelles, la jeunesse qui lutte arrive à susciter beaucoup d’espoir de changement, et ce, au sein de tous les groupes d’âge. C’est que la jeunesse, comme le disait Bourdieu, n’est souvent qu’un mot, qui sert à délimiter le partage du pouvoir dans différents champs de l’espace social. Ainsi, le mouvement des grèves mondiales pour le climat lancé par Greta Thunberg, les mouvements de jeunes contre les armes à feu aux États-Unis ou encore le printemps étudiant de 2012, pour ne donner que ces exemples, donnent lieu à des mobilisations intergénérationnelles qui suscitent l’espérance d’un monde plus vert, plus juste, plus solidaire et plus ouvert au pluralisme.

Difficile, dans un dossier comme celui-ci, de passer sous silence la situation des jeunes Autochtones. Les dynamiques d’exclusion auxquelles ils et elles font face sont multiples et découlent de nombreux facteurs, à commencer bien sûr par la marginalisation que leur impose la structure coloniale des États canadien et québécois, sans oublier les conséquences encore actuelles de la politique génocidaire des pensionnats. Cela dit, même si la situation diffère d’une nation à l’autre et même d’un milieu de vie à l’autre, ces jeunes constituent une force qui permet d’envisager l’avenir différemment, d’autant que la démographie joue en leur faveur : chez certains peuples, comme les Eeyou et les Inuit, les moins de 24 ans représentent plus de la moitié de la population. Consciente de ses racines et de plus en plus outillée et déterminée à prendre son avenir en main, cette jeunesse permet d’espérer que nos relations avec les Premiers Peuples sur ce territoire que nous avons en partage avanceront sur le terrain d’une véritable égalité.

Pour cela, quel que soit notre âge, il faudra que nous ayons le courage de regarder dans le miroir grossissant que nous tend la jeunesse d’aujourd’hui, et en particulier celle qui nous confronte aux failles de notre modèle de société. Il en va de notre capacité collective d’affronter les défis — nombreux et périlleux — de demain. Il en va, surtout, de la dignité et de la liberté de ces jeunes personnes.



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