Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

La grogne s’amplifie contre la MINUSTAH

Par : Kawas François

L’auteur est directeur du Centre de recherche, de réflexion, de formation et d’action sociale (CERFAS) de Port-au-Prince

Après neuf ans de présence en Haïti, la mission onusienne est de plus en plus contestée par la population.

En 2004, une révolte armée éclate contre le régime du président Jean-Bertrand Aristide. Devant l’imminence d’affrontements violents entre les insurgés et ses nombreux partisans armés, Aristide démissionne sous la pression de certains gouvernements occidentaux, particulièrement des États-Unis, soucieux de protéger, comme d’habitude, leur arrière-cour. Un avion de la US Air Force le déporte en République centrafricaine. La grande faiblesse des institutions de l’État et le risque d’intensification des conflits armés faisaient planer le spectre du chaos dans une société déjà fragilisée par des années de crise profonde minant les fondements mêmes de la nation, et ce, depuis la chute de la dictature des Duvalier le 7 février 1986. Le gouvernement des États-Unis a donc vite envoyé les Marines, puis pressé le Conseil de sécurité des Nations unies d’intervenir pour prendre le relais. La résolution 1542 adoptée par ce dernier créa une force internationale, dénommée la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH).
 
En plus du renforcement de la Police nationale et de l’établissement d’un environnement institutionnel stable, cette force multinationale s’est vue confier, avec le temps, plusieurs autres missions. Aujourd’hui, elle s’engage même dans la création d’emplois temporaires et soutient le développement municipal, l’organisation des douanes et la lutte pour l’égalité des sexes.
 
La MINUSTAH se déploie sur toute l’étendue du territoire haïtien. Son personnel est composé de près de 10 000 personnes (dont environ 6300 militaires, 900 policiers, 450 civils internationaux, 1300 civils locaux et 200 volontaires des Nations unies). Plus de 70 % des effectifs militaires viennent des pays de l’Amérique latine : l’Argentine, le Chili, l’Équateur, le Pérou, l’Uruguay et le Brésil, qui est le plus grand contributeur avec ses quelque 1400 soldats. D’autres pays du Sud sont également représentés, notamment le Sri Lanka, le Népal, la Jordanie et des pays de l’Afrique subsaharienne. Chaque pays contributeur amène soldats, armement et matériel logistique, conformément à un mémorandum signé avec l’ONU. Cette importante machine est financée par les pays membres de l’ONU.
 
Malgré ses nombreux engagements, l’effet réel des interventions de la MINUSTAH est sérieusement mis en question, bien au-delà du fait que la seule présence des soldats étrangers blesse le nationalisme haïtien, fier de sa lutte pour l’indépendance, acquise au prix de durs sacrifices et au terme de la première révolution anti-esclavagiste de l’histoire. Pour beaucoup d’analystes, la situation de violence et d’instabilité qui a justifié la création de la MINUSTAH a changé. Il est temps maintenant que les tanks, les mitraillettes et les engins de guerre de tout acabit cèdent la place aux tracteurs et autres machineries civiles pouvant servir à la mise en place d’infrastructures indispensables au développement à long terme du pays.
 
Les principales critiques concernent en premier lieu le budget trop élevé que les Nations unies mettent à sa disposition, soit environ 4,5 milliards de dollars depuis sa création. Ce montant aurait certainement pu aider davantage s’il avait été destiné à d’autres secteurs de l’État. D’autant plus que la réforme du système judiciaire et le renforcement de la Police nationale, qui représentent les éléments-clés du mandat de la MINUSTAH, se font encore attendre. La Police nationale est toujours aussi défaillante et le système judiciaire souffre encore des mêmes maux qu’autrefois. De plus, les quelques emplois précaires créés et les microprojets réalisés dans certaines régions du pays semblent servir davantage à redorer l’image de la MINUSTAH qu’à s’attaquer sérieusement au chômage qui grève la société haïtienne. L’introduction du choléra par le contingent népalais, qui a causé une épidémie ayant entraîné la mort de milliers de personnes, ainsi que plusieurs scandales sexuels ont par ailleurs contribué à salir plus encore son image.
 
Ainsi, plusieurs manifestations ont récemment réclamé le départ de la MINUSTAH. Le sénat, dans sa résolution du 28 mai 2013, exige également l’élaboration d’un calendrier planifiant son retrait progressif du territoire national. Malheureusement, jusqu’à présent, aucun calendrier de l’ONU ne le prévoit et rien ne semble indiquer son départ à moyen terme. Il semble que les facteurs géostratégiques qui ont contribué à sa création, notamment, prévalent sur toute autre considération.