Relations Été 2022 / Dossier

visuel dossier Gratitude

En ces temps assombris par la pandémie, la crise écologique et la guerre, il peut sembler étonnant de parler de gratitude. Mais méditer sur cette faculté humaine fondamentale est loin d’être une sorte de déni ou de fuite dans la psycho pop et la croissance personnelle. Cela permet au contraire d’envisager le monde autrement, de redécouvrir l’importance de ce qui nous dépasse et de ce qui nous lie aux autres et à la nature : ces liens qui libèrent et nourrissent des relations empreintes de solidarité, de justice et d’émerveillement. Regards croisés sur une expérience non sans paradoxes, mais absolument essentielle pour affronter les périls de l’époque.

La gratitude est à la mode. Une pléthore de livres et de magazines sur le bien-être personnel s’y intéressent et en vantent les bienfaits : elle réduirait le stress, l’anxiété, et améliorerait même l’estime de soi ! Il suffirait de remplir tous les jours un « journal de gratitude », de prendre le temps d’y consigner toutes les choses pour lesquelles on remercie la vie et de se laisser envahir par le sentiment de plénitude pour que la magie opère.

Mais si vous avez l’habitude de nous lire, vous savez sans doute que ce n’est pas trop notre créneau de parler des choses à la mode. Surtout si la mode en question fait l’impasse sur les conditions sociales qui produisent la détresse chez tant de personnes, et conduit à s’aménager un petit bonheur au cœur de l’ordre établi ! Si nous avons choisi de nous pencher sur cette faculté humaine fondamentale qu’est la gratitude, c’est bien sûr dans une tout autre optique, en tant que revue d’analyse sociale critique. Mais qu’on se le dise : s’il est commun, voire commode de confondre critique et ingratitude (à l’égard du monde donné, des institutions, des générations précédentes, etc.), c’est bien du contraire dont il est ici question. Il s’agit bien plus de chercher à sauver ce qu’il reste de vivant dans le legs, à hériter sans s’encombrer des prescriptions testamentaires, pour paraphraser René Char. Car la vraie gratitude ne saurait être forcée.


LA GRATITUDE DES REPUS ET CELLE QUI FAIT VIVRE

Cela dit, regard critique ou pas, n’y a-t-il pas tout de même quelque chose d’indécent à s’attarder à la gratitude en ces temps qui portent assez peu à rendre grâce ? Alors que la pandémie de COVID-19 continue de faire déferler ses vagues successives depuis deux ans, que la guerre en Ukraine ravive les craintes d’une troisième guerre mondiale et que le réchauffement climatique s’emballe dans la plus complète irresponsabilité de nos gouvernements, n’est-ce pas là une forme de déni, ou pire, une insidieuse invitation au conformisme, en faisant fi de l’injustice ?

Il est vrai qu’il y a de ces formes de gratitude qu’on voudrait rejeter en bloc, quitte à embrasser volontiers l’ingratitude. Le « merci » qu’on se croit en droit d’attendre en retour de l’aumône faite au mendiant – cette gratitude forcée et ses multiples avatars philanthropiques – est de celles-là. La gratitude que certains conservateurs bien en vue exigent à l’égard des ancêtres bâtisseurs de nation aussi. Car s’ils se plaignent qu’on ne soit pas plus reconnaissants envers ces derniers, la bouche pleine d’exaltation patriotique à propos de notre glorieux passé, de notre langue et de notre histoire, c’est toujours, en creux, la barbarie de l’autre qui est visée. Ce dont nous devrions être reconnaissants, en somme, c’est de ne pas être des barbares, ceux que la civilisation occidentale doit combattre. Leur gratitude, en plus d’être prônée comme un devoir moral, humilie et exclut.

Mais alors, que serait une gratitude digne de ce nom ? Dans un monde fasciné par la force, la puissance et ce qui est mort (l’objet, la marchandise, la machine), on pourrait d’abord dire que la gratitude se situe du côté des choses qui font vivre. Remercier, rendre grâce, c’est faire l’aveu de notre faiblesse, voire de notre incomplétude radicale sans les autres et sans le monde naturel qui nous prêtent vie, et donc, faire l’aveu d’une dette. Mais il ne s’agit pas d’un aveu honteux ; plutôt d’un aveu qui sauve, inonde de joie – même au cœur du malheur – et nous relie à la vie qui nous dépasse.

La gratitude est aussi cette faculté toute simple de s’émerveiller devant la beauté, la bonté, la justice qui arrivent malgré tout à exister dans le monde, tous les jours, pour peu qu’on y prête attention. De se sentir, aussi, le besoin pressant de faire rejaillir à l’extérieur de soi le bonheur et la joie profonde qui nous emplit alors. Cette transcendance de la gratitude peut s’exprimer de manière symbolique – par le chant, la louange, la prière, etc. – mais aussi vouloir s’incarner dans des gestes d’amour, de solidarité et de bienveillance envers autrui : ce profond désir de rendre, de redonner, créateur de liens qui libèrent. 

Ces deux aspects, symbolique et social, sont indispensables à une gratitude transformatrice, me semble-t-il. La vie – et la mort – de la chansonnière et artiste chilienne Violeta Parra en témoignent de manière magnifiquement tragique. 

Johanne Bilodeau, La plantation, Pinus resinosa, acrylique sur toile, 101 cm x 101 cm, 2015, œuvre tirée de la série La Nef - Territoire d’origine.
Johanne Bilodeau, La plantation, Pinus resinosa, acrylique sur toile, 101 cm x 101 cm, 2015, œuvre tirée de la série La Nef - Territoire d’origine.

GRACIAS A LA VIDA

Ode aux beautés simples mais essentielles, sa célèbre chanson Gracias a la vida (Merci à la vie), écrite quelques mois avant son suicide, culmine avec des vers d’une grande puissance : « Merci à la vie qui m’a tant donné / Elle m’a donné le rire et m’a donné les pleurs / ainsi je distingue le bonheur de la déchirure / les deux matériaux qui composent mon chant / et votre chant à vous qui est le même chant / et le chant de tous qui est mon propre chant » (traduction libre). La gratitude prend ici un air mélancolique qui embrasse le bonheur et la souffrance, le rire et les pleurs de la poète et de l’humanité en elle et en nous tous et toutes. Un amour infini qui déborde, exige avec force de sortir de soi, d’embrasser ses frères et sœurs humains. Un chant toutefois, on le sait, qui n’a pas suffi à la sauver.

Violeta Parra a consacré sa vie à faire entendre la voix des sans-voix, à redonner leurs lettres de noblesse aux arts et aux chansons du peuple. Elle était mue par cette gratitude qui presse à redonner au centuple ce qu’on reçoit en don – « les matériaux de son chant », en l’occurrence. C’est ainsi qu’elle avait fondé, en 1965, La Reina, un espace consacré à la diffusion de la musique latinoaméricaine, installé dans un immense chapiteau dans une banlieue populaire de Santiago. Mais ce projet auquel elle avait consacré tant d’efforts, comme bien des pans de son œuvre construite en ramant à contre-courant d’une société patriarcale et conservatrice, ne recevra pas l’aide qu’elle était en droit d’espérer des institutions culturelles chiliennes. Celles-ci lui mettront plutôt des bâtons dans les roues, qui s’ajouteront aux nombreuses vexations qu’elle a dû affronter toute sa vie durant en tant que femme de classe populaire et militante de gauche. Poussée à bout, le désespoir et le sentiment d’ingratitude grandiront en elle jusqu’à un point de non-retour. 

« Je n’ai rien eu. J’ai tout donné. J’ai voulu donner, mais je n’ai trouvé personne pour recevoir », dira-t-elle dans une bouleversante et vitriolique lettre d’adieu adressée à son frère et confident, le poète Nicanor Parra[1].

Violeta Parra, chantre de la gratitude, est-elle morte d’ingratitude ? Chose certaine, sa fin tragique montre une chose : lorsque l’on brise l’élan de la gratitude, celui qui creuse le sentiment de dette et pousse à vouloir donner (jusqu’au péril de sa santé physique et mentale), on brise la vie, on brise les êtres. On les condamne à être hors du monde, emmurés dans le désir insupportable d’une communion empêchée ou dans une action de grâce purement symbolique, certes essentielle, mais insuffisante. Priver l’âme reconnaissante de la possibilité de redonner revient à la priver de liberté. 

*

Ce détour par le Chili des années 1960 illustre à mon avis les nombreux paradoxes de la gratitude, mais surtout, en creux, son rôle social fondamental et sa force potentiellement subversive dans notre monde où la gratuité est suspecte. Un monde où l’échange marchand et impersonnel de biens et services devient la mesure de toute relation, modèle tout rapport humain à son image en se faisant passer pour la liberté.

Un monde, en somme, où il est de plus en plus difficile de donner corps à la gratitude, de se créer des espaces pour l’éprouver et se laisser collectivement entraîner dans son mouvement bienfaiteur. Car en détruisant à la fois la nature et les formes de vie sociale qui échappent à la logique marchande, le capitalisme globalisé crée chaque jour davantage un monde dévasté qui brise l’élan vital et nous enfonce un peu plus dans la pesanteur des rapports de force. La gratitude apparaît alors comme une grâce : parfaitement insuffisante, à elle seule, à transformer le monde, mais parfaitement indispensable pour se soustraire, ne serait-ce qu’un instant, au poids du malheur et maintenir l’horizon ouvert.


[1] Cette lettre d’adieu, qui contredit le récit « officiel » voulant que Violetta Parra se soit suicidée en raison d’une peine d’amour, n’a été révélée publiquement qu’en 2019, plus de 50 ans après sa mort. Voir « Las historias tras el suicidio de Violeta Parra : “Lo hago por el orgullo que rebalsa a los mediocres” », La Cuarta, 5 février 2021 [en ligne].



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