Relations Été 2022 / Dossier

Grâce et gratitude ne sont jamais bien loin dans l’œuvre de la philosophe Simone Weil. Toutes deux permettent de se soustraire momentanément à la pesanteur du monde et renvoient à une forme de transcendance qui rend possible la compassion et la justice.

L’auteure, titulaire d’un doctorat en science politique, est chargée de cours à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa et étudiante en droit à l’UQAM

« L’âme que les circonstances empêchent de rien sentir, même confusément, même à travers le mensonge, de la beauté du monde, est envahie jusqu’au centre par une espèce d’horreur.»

- Simone Weil, Attente de Dieu

Le mot « gratitude » n’apparait qu’à deux reprises dans La pesanteur et la grâce (1948), œuvre phare de la philosophe française Simone Weil, et pourtant, c’est vers elle que mon esprit s’est naturellement tourné à l’évocation de ce thème. Une partie de l’explication tient à ma propre gratitude à l’égard de ce livre, qui m’a tenue spirituellement en vie au tout début de l’actuelle pandémie ; une autre tient à la vision de l’auteure elle-même, pour qui gratitude et compassion sont les prémisses de toute idée de justice.

Il m’est difficile de décrire l’effet que cette lecture eut sur moi au moment critique de sa rencontre, sinon que j’ai été saisie par la force de cette parole d’ascèse et le regard perçant que porte l’auteure sur le tissu de relations qui constitue et parfois comprime nos vies, toutes et tous autant que nous sommes. D’un pessimisme teinté de lumière, l’écriture de Weil est incisive, tranchante, exigeante, à l’image de ce passage sur lequel s’ouvre le livre : « Tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception. » Pour qui en accepte la proposition éthique, néanmoins, elle ouvre la pensée vers une énergie qui transforme. Non pas radicalement, non pas violemment, mais plutôt dans l’apaisement de la parole qui ancre et qui permet d’entrevoir, bien qu’obscurément, une vérité qui éloigne l’anxiété, tel un sortilège médité 100 fois.

La pesanteur et la grâce place constamment face à face la nécessité du mal et celle de l’amour qui lui répond – ces deux contraires qui s’aimantent et se repoussent dans l’apparente impossibilité de se toucher. Impuissance de la souffrance humaine à contenir en l’âme l’énergie qui la déforme sans la décharger sur un autre, sans désirer un mal équivalent à l’extérieur de soi. Incapacité du soi à aimer sans détour, avec justice, sans le détachement dont seule la grâce peut le gratifier. L’unique résolution possible se trouve dès lors dans l’union des contraires, que permettent l’amour et la gratitude envers plus grand que soi. « L’homme a la source de l’énergie morale à l’extérieur, comme de l’énergie physique (nourriture, respiration) » (p. 13), nous dit Weil. Cette nécessité, d’où naissent les souffrances et le ressentiment, peut être mise au service du bien, à condition de renoncer à combler les vides par des substituts irréels – le pouvoir au premier chef, mais aussi la méchanceté ordinaire, le désir de vengeance, la haine, les faux dieux – et de « se nourrir de lumière ». La seule faute, pour Weil, est en effet de « ne pas avoir la capacité de se tourner vers la lumière. Car cette capacité étant abolie toutes les fautes sont possibles » (p. 13). 

Johanne Bilodeau, Le saule pleureur était son refuge, acrylique et crayon sur toile, 122 cm x 92 cm, 2016, œuvre tirée de la série Les passerelles.
Johanne Bilodeau, Le saule pleureur était son refuge, acrylique et crayon sur toile, 122 cm x 92 cm, 2016, œuvre tirée de la série Les passerelles.

Avant la grâce, la pesanteur. Me fascine chez Weil l’entendement aigu qu’elle possède, au sens propre, quasiment corporel du terme, des effets du malheur et de la souffrance sur l’existence ; me renverse sa capacité à en rendre compte hors des séductions ordinaires du cynisme et de l’idéalisme. La puissance de sa pensée s’ancre au contraire dans une compréhension phénoménologique du mal qui l’attache à la condition humaine, à la réalité du monde œuvré par les humains et dont Dieu s’est retiré pour qu’il soit. À cette réalité du mal, personne n’échappe, mais de celle-ci émerge en même temps le germe de la bienveillance, de l’amour et de la justice, inséparables, seuls capables d’empêcher le malheur d’être destructeur. Pour y parvenir, l’être ordinaire a besoin d’un contact efficace avec la beauté du monde, besoin d’apercevoir une forme d’amour qui le transcende et lui permette de faire un pas vers ce que les philosophes appellent la sortie de soi. 

Pour Weil, la gratitude – avec l’amour de l’ordre du monde, l’amour des pratiques religieuses et l’amitié – est l’un des chemins qui y mènent, comme elle le souligne dans Attente de Dieu (1942). Mais la gratitude telle qu’elle l’entend ne va jamais sans la compassion, de même que la justice et l’amour du prochain forment une seule et même chose, comme le lui inspire l’Évangile. « Seule l’identification absolue de la justice et de l’amour rend possibles à la fois d’une part la compassion et la gratitude, d’autre part le respect de la dignité du malheur chez le malheureux par lui-même et par les autres. »

Dans le regard tendu vers la dignité du malheur en l’autre, en moi – le geste gratuit de qui me sourit quand je pleure, de qui s’arrête quand je tombe, de qui reconnait la possibilité de la honte et la prévient –, émerge, si je parviens à le reconnaitre comme tel, quelque chose comme une étincelle de justice pour moi, le fragment d’une justice qui existe à l’extérieur de moi et qui pourtant me touche, m’atteint de son bienfait et me présente ainsi, comme sous la forme d’un petit rien, l’amour et la possibilité du bien contenus dans l’univers. Pour qui partage la foi chrétienne de Weil, l’expression d’une telle gratitude, faisant écho à la grâce, révèle la présence implicite du Christ dans l’action bienfaitrice d’autrui envers soi. Or, la réciprocité inscrite dans le couple compassion-gratitude commande que cette présence soit reconnue chez qui donne comme chez qui reçoit. Pour cette raison, la gratitude, quand elle est réelle, même dans le malheur, constitue un frein à la pesanteur et tient l’horreur à distance.

Mais aimer l’autre avec justice, convient enfin la philosophe, ne consiste pas simplement à lui faire l’aumône, geste trop souvent « semblable à une opération d’achat », avilissant la gratitude elle-même. La compassion suppose au contraire la capacité de se voir soi-même en autrui, d’éprouver son malheur comme sa joie dans la gratuité absolue du geste. « L’amour de Dieu est pur quand la joie et la souffrance inspirent une égale gratitude. » Grâce contre pesanteur : la justice chez Weil exige de voir et d’aimer en l’autre un être humain au moins égal à soi, par-delà l’horreur et le dégoût qu’inspire instinctivement le malheur que l’on perçoit en lui. Pour qui l’exerce avec une réelle générosité, la compassion est avant tout capacité de renoncement, consentement à « une dépense d’énergie qui n’étendra pas son pouvoir, qui fera seulement exister un être autre que lui, indépendant de lui[4]. » De même, le sentiment de gratitude n’est réel que devant un tel renoncement :

« Pour éprouver une gratitude pure (le cas de l’amitié étant mis à part), j’ai besoin de penser qu’on me traite bien, non par pitié, ou par sympathie, ou par caprice, à titre de faveur ou de privilège, mais par désir de faire ce que la justice exige. Donc celui qui me traite ainsi souhaite que tous ceux qui sont dans ma situation soient traités ainsi par tous ceux qui sont dans la sienne[5]. »

Johanne Bilodeau, La traversée, acrylique et crayon sur toile, 91 cm x 61 cm, 2017, œuvre tirée de la série L’invisible traversée.
Johanne Bilodeau, La traversée, acrylique et crayon sur toile, 91 cm x 61 cm, 2017, œuvre tirée de la série L’invisible traversée.

La gratitude peut ainsi naître indifféremment du malheur ou de la joie, mais jamais de l’injustice. Car en cette dernière, la reconnaissance donnée à autrui est attachée à un bien irréel – la sympathie, le caprice, le privilège, le pouvoir… – et ne libère pas en soi la force d’aimer et de désirer – le Bien, la justice, Dieu, la beauté du monde – au cœur même du malheur. L’amour du prochain ne fait un avec la justice que dans la mesure où le geste de compassion, en reconnaissant en l’autre une volonté qui lui ressemble, exclut tout rapport de force inégal, comme si l’un voulait et l’autre subissait, comme une matière inerte, sans volonté propre. Au contraire, il reconnait et honore, dans la vulnérabilité ou la faiblesse d’autrui, une même et unique égalité. La gratitude rejaillit ainsi du geste qui porte à l’être celui ou celle à qui il s’adresse et nourrit alors en lui, en elle, la possibilité même de la justice.

Face au poids de la pesanteur qui ramène sans cesse à soi, la gratitude est de l’ordre de la transcendance, du plus que soi en soi ; c’est pourquoi, pour Weil, elle participe du mouvement de la grâce. Chez qui me reconnait avec compassion, je reconnais en retour la transcendance de sa propre nature – « le surnaturel » comme elle dit – et j’en suis émue. Portée à la limite qui la révèle, cette transcendance elle-même rend possible le renoncement au pouvoir, à l’image de Dieu ayant renoncé à sa toute-puissance pour que le monde existe. Elle est en effet, pour la philosophe, imitation du renoncement divin – et, pour nous, matière à méditer : « Le vrai Dieu est le Dieu conçu comme tout-puissant, mais comme ne commandant pas partout où Il en a le pouvoir ; car Il ne se trouve que dans les cieux, ou bien ici-bas dans le secret[6]. »


[1] S. Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p. 11.
[2] Voir S. Weil, Attente de Dieu [1942], p. 93. Chicoutimi, Classiques des sciences sociales, texte reproduit à partir de l’édition Paris, Fayard, 1966.
[3] Ibid., p. 99.
[4] S. Weil, La pesanteur et la grâce, p. 68.
[5] Ibid., p. 74.
[6] S. Weil, Attente de Dieu, p. 97.

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