Relations août 2001

Nos amies, les bêtes?

Denys Delâge et Roméo Saganash

La Grande Paix de Montréal : 300 ans plus tard

Le 4 août 1701, la signature du traité de la Grande Paix de Montréal marquait la fin des guerres entre Français et Iroquois, mais aussi entre les Iroquois et les nations amérindiennes alliées des Français. Au terme d’un processus entamé quatre ans plus tôt, un nouveau chapitre de l’histoire entre les Premières Nations et les arrivants européens commençait ainsi à s’écrire. Pour faire le point sur la signification de cet événement et voir comment il continue à peser sur la vie des Amérindiens, Roméo Saganash, du Conseil des Cris, et Denys Delâge, professeur de sociologie à l’Université Laval, ont accepté d’en discuter pour Relations. La rencontre s’est tenue à Québec, à la fin du mois de mars.

Denys Delâge : Rappelons d’abord les faits. À l’été de 1701, près de 1300 ambassadeurs indiens se retrouvent à Montréal. Parmi eux, des Abénaquis, dont certains viennent probablement des provinces de l’Atlantique; presque tous les Iroquois, sauf les Mohawks; des Illinois venus d’aussi loin que Saint-Louis, au Missouri; des Renards, des Poutéouatamis, des Miamis, des Hurons, des Outaouais, etc., de tout le Haut Mississipi et du bassin des Grands Lacs, des Ojibwés et des Cris du nord du Lac Supérieur, etc. Voici donc des représentants de nations avec lesquelles on négocie, on fait du commerce, avec lesquelles on s’intermarie depuis longtemps, qui sont tous en guerre avec les Iroquois depuis un siècle. Ils parviennent, au-delà des distances, des conflits d’intérêts, des tensions, à conclure une paix qui dure 50 ans. Réalisation extraordinaire qui arrive à régler de gros problè­mes : l’échange de prisonniers, parce que les prisonniers étant adoptés, s’en départir, c’était donc se départir d’un membre de sa famille; les problèmes autour de la surchasse des animaux à fourrure, qui crée une rareté du castor, des pelleteries, etc. Ils arrivent à trouver une manière d’éviter que les conflits entre eux ne dégénèrent en vendettas et en guerres. Mais cet événement est aussi extraordinaire à cause du métissage qui le caractérise. C’est largement la manière amérindienne de faire qui s’impose, on le voit dans le moindre détail, comme dans les descriptions de l’enterrement de Kondiaronk, le chef des Wyandots et l’un des grands artisans de cette paix, décédé le 2 août.

Mais cet événement marque aussi l’émergence du pouvoir colonial français, qui se place graduellement au-dessus des Indiens, de la même manière que le roi de France s’était peu à peu placé au-dessus des seigneurs, puis des nobles, et avait concentré le pouvoir autour de son État en dépossédant ses vassaux de leurs pouvoirs. La même chose se passe ici : l’émergence du pouvoir colonial qui se pose comme pourvoyeur, défenseur, intermédiaire, mais aussi comme celui qui, ayant l’initiative de la diplomatie, centralise l’information et joue autant que possible les rapports des Indiens les uns avec les autres, en fonction de son propre projet impérial. Le tout dans une formule largement métissée qui permet – c’est le propre des vieilles monarchies – de s’ajuster à toutes les traditions, de les intégrer, tout en s’imposant par-dessus. De ce point de vue, la Grande Paix marque l’émergence du pouvoir français et un affaiblissement des Iroquois.

Roméo Saganash : C’est pourquoi on peut dire que la Grande Paix de Montréal constitue en fait le début de la fin pour les Autochtones. À partir de ce moment-là, mais surtout vers la fin des années 1700, les Autochtones ont commencé à perdre peu à peu de leur importance militaire, politique et même démographique. Ils sont en quelque sorte devenus une force négligeable, si bien qu’à partir de 1840, avec le régime de l’Union, on se demande que faire avec les Autochtones. Est-ce qu’on les garde à l’écart de la société ou est-ce qu’on essaie de les intégrer dans la société dominante? La politique qui a été choisie à l’époque reflète la tension qui existait entre ces deux options : on garde les Autochtones en marge de la société dans des réserves, mais on adopte des politiques pour les affranchir, pour les émanciper. Si tu deviens avocat ou médecin, si tu entres à l’université, si tu es une femme qui se marie avec un Blanc, tu perds ton statut.

Au lieu de nous montrer de beaux objets pour commémorer les 300 ans de cet événement, on aurait dû en profiter pour tenter d’établir une nouvelle paix contemporaine avec les Auto­chtones, ou au moins tenter d’exprimer politiquement ce souhait que nous devons tous avoir de part et d’autre. Est-ce qu’on peut dire qu’il y a aujourd’hui une paix entre les gouvernements et les nations autochtones au pays? Je ne le pense pas.

D. D. : Si on découvre la Grande Paix de Montréal aujourd’hui, c’est parce qu’on a occulté les Autochtones dans l’histoire. Ils n’ont jamais été vus comme des acteurs; ils ont été représentés sur le mode de l’existence préhistorique, au mieux, pour faire un décor de départ. La société dont on s’est ensuite représenté la construction est une société homogène composée de Français, puis d’Anglais. On peut dire que cette représentation s’est faite sur le mode du racisme, parce qu’elle excluait une partie de la population : en 1630, à Québec, il y avait 50 ou 100 colons, peu importe, alors qu’il y avait chaque été 1500 Montagnais et Algonquins qui venaient ici, à la Pointe de Sillery!

On peut donner un autre exemple. Dans les livres d’histoire, on parle généralement du peuplement du Québec au XVIIe siècle, alors que c’est une période de dépeuplement, parce que les épidémies tuent plus de monde que les bateaux n’amènent d’immigrants. On observe ensuite un phénomène de repeuplement, mais qui ne commence pas à zéro. Dans la représentation de notre histoire, c’est-à-dire du « nous », il y avait exclusion de ceux qui étaient mis en réserve ou à la marge. Les Indiens étaient simplement conçus comme des objets de l’intervention européenne : les Européens arrivaient ici pour les convertir, pour les civiliser, pour prendre leurs terres. Point.

R. S. : Personnellement, à cause de mon intérêt pour l’histoire, j’ai toujours été conscient de l’importance historique de cet événement, et je m’attendais à ce qu’il soit souligné de la façon dont il va l’être cet été, même si je déplore la récupération politique de l’événement par le gouvernement du Québec. Après tout, après la défaite des plaines d’Abraham, c’est l’Angleterre, puis le gouvernement canadien, qui a hérité des responsabilités et obligations à l’égard des Autochtones.

La construction d’un empire

D. D. : Il y a 20 ans, on n’aurait pas pu prévoir qu’on allait commémorer un tel événement, ce qui veut dire que les Amé­rindiens, les Inuits, sont plus présents dans l’espace public, dans la conscience populaire. C’est un des effets de la présence actuelle des Autochtones : au fur et à mesure qu’ils réémergent, leur propre histoire réémerge. Et l’épisode de la Grande Paix de Montréal n’est pas banal dans cette histoire.

Pour bien saisir la logique de ce qui se met en place avec la Grande Paix de Montréal, il faut toutefois faire un retour en arrière. Au début de la colonie, les Français ne sont pas nombreux et ont besoin des Indiens pour la traite des fourrures et pour la guerre. Les Indiens, plus nombreux au début du XVIIe siècle, passent leur temps à dire aux Français : « mon cousin tu n’as point d’esprit », autrement dit, tu raisonnes de travers, on va t’expliquer. Cela revient souvent dans les Relations des Jésuites. Et puis il y a les épidémies. Entre le début et la fin du XVIIe siècle, les populations s’écroulent : seulement un vingtième de la population de départ demeure. Ces épidémies changent complètement le rapport entre les Européens et les Amérindiens, parce qu’il y a des populations entières qui disparaissent. Avant l’arrivée des Européens, la population du Québec était d’environ 20 000 ou 25 000 habitants; en 1660, elle est de 10 000 maximum, même en comptant les colons qui sont arrivés.

Après ces terribles épidémies, et après la défaite des Hurons et de leurs alliés aux mains des Iroquois, un chef huron, Kondiaronk, un des grands artisans de la Paix de Montréal en 1701, dit au gouverneur : « désormais, nous sommes tes enfants ». Les Autochtones se placent ainsi sous l’autorité du gouverneur, en lui disant : « désormais, tu vas être notre chef ». Mais Kondiaronk raisonne comme un Indien : être un chef, c’est être un protecteur, un pourvoyeur, un négociateur, un intermédiaire. Le chef accumule toutes sortes de richesses pour les redistribuer et ainsi gagner du prestige dans sa pauvreté. Le gouverneur accepte l’offre de Kondiaronk, bien sûr, mais l’interprète à sa manière. Il se place dans la position de celui qui se donne autorité, comme un père européen a plein pouvoir sur ses enfants. Les Indiens, eux, ont une autre tradition familiale, où le père a peu d’autorité sur ses enfants, encore moins dans les sociétés iroquoises, qui sont matri­linéaires. Chacune des parties tente peu à peu d’imposer sa propre interprétation de l’entente, mais les Français y par­viennent les premiers. En 1701, les Français avaient encore énormément besoin des Indiens pour s’adapter au pays, pour la géographie, pour les guerres, pour le commerce, pour pouvoir circuler sans danger sur le territoire, mais ils se hissaient au rang de médiateurs. Leur logique d’alliance était subordonnée à une autre de conquête et un processus de centralisation du pouvoir émergeait.

Tout bascule avec la conquête. Jusqu’alors, les Indiens jouaient sur la concurrence entre les Anglais et les Français. Ils avaient intérêt à s’allier aux Français, moins menaçants parce que moins nombreux. Mais à partir du moment où les Anglais l’emportent, la logique de conquête s’intensifie. Encore faut-il cependant tempérer, car la monarchie anglaise, qui craint alors l’indépendance américaine et des révoltes indien­nes, a toujours besoin d’alliés. Elle propose des traités aux Indiens, sur lesquels on vit encore. Mais ces traités ne s’ins­crivent pas que dans une logique généreuse, selon laquelle on ne vole pas la terre des gens puisqu’on leur donne une compensation. Ils s’insèrent en même temps dans une logique de conquête : autrement dit, on reconnaît les terres, sur la base du sang, mais en attendant que les Autochtones disparaissent. Au-delà des promesses et des belles paroles, un processus de cons­truction d’un empire est à l’œuvre. De toute façon, on pensait que les Indiens allaient disparaître, en mourant ou en devenant civilisés et adultes, comme les Européens! À long terme, évidemment, on ne pensait pas que les Cris ou les Micmacs allaient ressortir ces traités.

R. S. :
Cette logique a été raffinée de diverses façons, et le fait de ne pas reconnaître aux Autochtones de droits ou de titres aux terres et aux ressources est toujours, aujourd’hui, une forme d’exclusion et de non-reconnaissance. C’est pour cela que je regrette un peu qu’on rate l’occasion de remettre les pendules à l’heure en ce qui concerne la paix entre nous. On a erré en pensant que nous allions disparaître : nous sommes toujours là. Autant essayer de trouver des solutions de paix et d’harmonie, de relations harmonieuses et pacifiques, viables et durables, parce que les Autochtones ne disparaîtront pas. Au contraire : l’augmentation des populations autochtones est l’une des plus importantes au monde.

Une logique à briser

D. D. : Il n’y a pas de solution acceptable à moins d’arriver à rompre complètement avec le passé colonial, avec la tradition juridique concernant les Autochtones, y compris avec les traités et les droits inhérents. Mais c’est très difficile de rom­pre avec cela, car ce sont les seuls outils qu’ont les Indiens pour revendiquer leurs droits. Ceci étant dit, l’addition d’une infinité de victoires judiciaires des Indiens ne constitue pas une solution politique. Il faut arriver à trouver une solution politique. Or la logique des traités est un cadeau empoisonné : elle ne reconnaît que des droits temporaires d’usufruit et de possession, en attendant que le territoire se transforme en propriétés privées et que les Indiens disparaissent.

Pendant ce qu’il voit comme une transition entre la sau­vagerie et la civilisation, l’État prend sous sa tutelle les Autochtones et leurs descendants – qui ont conclu des traités. Il s’assure qu’ils ne prolifèrent pas trop, c’est-à-dire qu’ils ne se marient pas avec n’importe qui, ne considérant comme des vrais Indiens que ceux qui sont dans la lignée des hommes. Les Indiens sont ainsi définis par le sang, sur des territoires réduits, parce que la logique du traité, c’est de déposséder et de laisser juste des petits morceaux. En contrepartie, on prend en charge cette population, à qui on donne des services so­ciaux, des écoles ou, à l’époque, des instruments aratoires pour en faire des cultivateurs, pour cultiver des patates à la baie James!

R. S. : On a bien vu la réaction, toutefois, lorsqu’on a proposé d’éliminer les réserves et de se débarrasser de la loi sur les Indiens. Cette proposition fédérale a soulevé un tollé, en 1969, et il n’y a pas tellement longtemps, quand on est revenu à la charge avec une proposition similaire. Les leaders autochtones ont dit : remplacer les réserves, mais par quoi? Et qu’est-ce qui va nous protéger en attendant?

D. D. : Il faudrait arriver à reconnaître des droits aux Autochtones non pas en vertu d’une proclamation royale, d’un traité, du droit inhérent ou de l’occupation ancestrale, mais simplement parce qu’ils existent. Cela signifie qu’il faut en arriver à une solution démocratique qui reconnaît en même temps l’identité nationale – ce qui n’est pas le cas avec la tradition des traités où les idées de citoyenneté et de responsabi­lité ne sont pas du tout présentes. Le défi auquel sont confrontés les Indiens n’est donc pas sans rappeler celui des Québécois à l’égard des Canadians : ils doivent être reconnus à la fois comme des égaux et en tant que nation. Évidemment, cette reconnaissance est beaucoup plus facile à envisager globalement que pour chaque groupe particulier : on ne peut pas dire que les Hurons, à 2000 personnes, forment un État-nation.

R. S. : Je suis d’accord avec ce que tu dis par rapport aux Hurons, mais ce n’est pas à nous de porter un jugement là-dessus. En tant que nation et en tant que peuple, les Hurons savent eux-mêmes quelle solution serait dans leur intérêt. Je ne pense pas, après avoir écouté pendant 20 ans les Auto­chtones du monde entier parler de leurs droits aux Nations unies, qu’une seule de ces nations revendique le statut d’État-nation. Il y a bien les Mohawks qui sont proches d’une certaine souveraineté, mais les autres Autochtones, lorsqu’ils discutent de leurs droits à l’autodétermination, ne voient pas l’indépendance stricte et absolue comme une solution. Les Naskapis, par exemple, qui sont 400 environ, savent très bien que ce ne serait pas dans leur intérêt de revendiquer le statut d’État-nation. Mais ce n’est pas à nous d’en juger; je pense que chaque nation et chaque peuple a cette capacité de prendre des décisions dans le meilleur de ses intérêts.

Par ailleurs, je suis d’accord pour dire qu’il faut rompre avec des attitudes colonialistes antérieures, mais je ne pense pas qu’on doive nécessairement rompre avec le droit comme tel. Pour moi, la question centrale est plutôt celle de la reconnaissance de l’existence des peuples autochtones. Lorsque j’ai siégé à la Commission sur l’avenir des Cris dans le contexte du débat sur la souveraineté du Québec, j’ai visité l’ensemble des communautés à travers le territoire. Quand on demandait aux gens leur opinion sur la souveraineté du Québec et sur le maintien ou non dans le cadre canadien, la plupart de ceux qui vivent encore de chasse et de pêche dans le territoire ont répondu qu’en fait, ils s’en foutaient, l’essentiel pour eux étant qu’on reconnaisse qui ils sont et qu’ils puissent être ce qu’ils sont sur leur territoire. Le reste est secondaire pour eux.

Une communauté politique à reconnaître

D. D. : Les Indiens doivent gérer leurs affaires, avec les responsabilités qui s’ensuivent, avec des règles de péréquation, etc. Il ne s’agit pas de laisser les gens du Nord dans la misère, mais de leur assurer les moyens de survivre, par des droits sur les ressources, par exemple, et de leur accorder l’autonomie politique plutôt que de les maintenir sous la tutelle d’un bon père qui s’occupe de ses enfants. Les non-Indiens doivent reconnaître que les Indiens existent et qu’ils ont droit à une place. Inversement, les Indiens doivent ré­clamer l’autonomie politique, y compris la sortie de la tutelle du gouvernement fédéral, ils doivent se départir d’un État qui les définit ethni­quement.

Cela signifie que les Indiens doivent être reconnus comme une communauté politique. Le problème, encore une fois, est donc semblable à celui du Québec à l’égard du Canada. Dans les deux cas, il faut trouver une solution politique inclusive, un moyen de reconnaître des identités nationales à l’intérieur d’un système démocratique. Comment avoir un nationalisme républicain et civique – mais qui ne soit pas que civique et républicain – qui intègre des droits collectifs, plutôt que seulement les droits des individus dans une charte des droits et li­bertés? Avec la question de la souveraineté du Québec, il y a une belle occasion pour les Autochtones de faire une proposition qui dise : « si c’est bon pour vous, c’est bon pour nous ».

R. S. : Mais ce n’est pas à nous de faire une telle proposition, même si je suis persuadé qu’après la Grande Paix de Montréal, la seule autre occasion que nous aurons pour faire une paix viable et durable, ce sera la souveraineté du Québec. Comment saisir cette opportunité? Il faut d’abord reconnaître que les Autochtones sont des peuples qui ont leur propre droit à l’autodétermination. À l’heure actuelle, on nous dit que si le Québec vote oui à 50 % plus 1 dans un référendum, c’est le Québec tel qu’on le connaît aujourd’hui qui devient indépendant, peu importe ce qu’en pensent les Autochtones. On leur dit : « on va être généreux, on va respecter vos droits ». Ce faisant, on manque le point fondamental : la liberté des peuples autochtones de pouvoir, eux aussi, déterminer librement leur destin. Avec une telle attitude comme point de départ, je pense qu’on n’arrivera pas à régler cette question.

D. D. : Mais rien n’empêche les Autochtones de prendre l’initiative et de dire : « Vous avez un projet national, nous en avons un. Nous voulons sortir de la logique coloniale dans laquelle nous sommes : elle est canadienne, mais nous ne voulons pas qu’elle devienne québécoise. Nous vous proposons une formule d’autonomie politique qui nous permettra de gérer nos écoles, de dire qui est Indien, qui ne l’est pas, etc. Nous voulons des ressources sur nos territoires, des moyens pour y vivre, des moyens d’être autonomes, de gérer nos affaires. Nous gérons nos affaires, puis vous gérez les vôtres. »

R. S. : Je ne pense pas qu’un leader souverainiste risquerait d’avouer que dans le contexte de la souveraineté du Québec, les peuples autochtones ont également le droit à l’autodétermination et peuvent choisir de demeurer au Canada. Aucun souverainiste ne va l’avouer. Les souverainistes de­vraient pourtant réfléchir sérieusement à cette question, parce que ce serait là une belle occasion de signer une grande paix. Qui sait, le prochain référendum sera peut-être l’occasion de créer un Québec des douze : onze nations autochtones et le peuple québécois. Mais ça prend des hommes et des femmes courageux pour faire ça.

L’enfermement dans les traditions

R.S. :
Il faudra que la mentalité canadienne à l’égard des Autochtones évolue, parce qu’elle ne semble pas vouloir reconnaître que les Autochtones peuvent également évoluer comme société. Prenons un exemple très concret. La première fois que la communauté de Waswanipi a proposé au ministre des Ressources naturelles de construire un moulin à scie, on nous a dit : une scierie ne fait pas partie de vos traditions! Lorsque nous voulons continuer à exercer notre mode de vie traditionnel, on nous reproche de vivre encore aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles; mais lorsque nous faisons le contraire, en nous modernisant et en choisissant un moyen de déve­loppement économique moderne, on nous dit : ça ne fait pas partie de vos traditions.

D. D. : C’est comme si on disait à un Canadien français propriétaire d’une entreprise : « Ce n’est pas dans vos traditions; vous autres, vous avez des fermes. » C’est absurde! Il n’y a pas de solution à l’autonomie politique sans l’appropriation du monde moderne sous toutes ses formes. De ce point de vue, un conseil de bande ou le conseil indien de la communauté devrait avoir le droit de lever des impôts et des taxes, comme tous les gouvernements autonomes. Et l’ensemble des gens qui habitent le territoire devraient faire partie de cette communauté et en respecter les règles : si mes enfants vont à l’école des Hurons, ils apprennent l’histoire des Hurons, même s’ils ne sont pas Hurons, parce qu’ils vivent sur leur territoire.

R. S. :
Quand tu es dans une situation de majoritaire, comme les Noirs en Afrique du Sud, c’est facile d’envisager un système parlementaire démocratique, civique, inclusif, etc. Mais si les Cris veulent maintenir leur langue et avoir des cours d’histoire crie dans leurs écoles, ce n’est pas aussi évident : dans le cas du territoire conventionné, 50 % de la po­pulation est blanche et 50 % de la population est crie. Est-ce que, même si les Cris sont un peu moins que la population blanche du territoire de la baie James, cette majorité va accepter l’imposition de la langue crie et de l’histoire crie dans ses écoles, parce qu’elle se trouve dans un territoire cri? Je ne le pense pas.

D.D. : Les Indiens sont toujours exposés au danger d’être envahis et de perdre le contrôle de leur propre territoire, c’est vrai. C’est pourquoi il faut veiller à ce que la population in­dienne puisse défendre son territoire et son caractère distinct. Les Indiens ont toujours assimilé du monde. Or la loi l’interdit, à moins que…

R. S. : À moins de respecter la loi qui était là depuis 5000 ans, dans notre cas. 

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