Relations décembre 2013

La promesse du don

Michel Métayer

La générosité du receveur

L’auteur, philosophe, a publié entre autres La morale et le monde vécu. Pour une éthique concrète (Liber, 2001)
 
Le sens que nous donnons à certains bienfaits qui embellissent nos vies peut différer de ce qu’ils sont en réalité. Ainsi, le don n’existe parfois que dans l’œil du receveur.

Les conditions de possibilité du don libre sont multiples, mais il est naturel de voir dans la générosité du donneur son moteur essentiel. Les spécialistes du don nous ont cependant appris qu’il fallait accorder autant d’importance au pôle opposé de la relation. Le don ne saurait advenir, en effet, sans la présence chez le receveur potentiel d’une disposition à recevoir. Même le don le plus généreux et le plus sincère peut être refusé, mal reçu ou mal interprété par son destinataire. La contribution du receveur est donc essentielle au don, même si le geste de générosité du donneur conserve une priorité logique et réelle sur elle. Mais cette priorité est-elle toujours avérée? Peut-être pas. En effet, il existe des contextes dans lesquels c’est la disposition à recevoir qui instaure le don ou qui le crée, littéralement. Je parle ici de cas dans lesquels c’est le receveur qui fait preuve de générosité en interprétant comme un don un geste ou un événement qui n’en est pas réellement un ou qui n’a pas été fait dans cette intention.
 
Une personne peut, par exemple, ressentir de la gratitude envers un professionnel qui ne fait pourtant que jouer le rôle attendu de lui dans le cadre d’une relation fonctionnelle, ou encore envers son chien pour sa loyauté, son enthousiasme ou les services qu’il lui rend; elle peut aussi être reconnaissante envers un être ou une chose qui lui donne de la joie, de l’émerveillement ou du réconfort : Mozart, la mer, l’oiseau qui se laisse photographier…
 
Dans tous ces cas, nous sommes enclins à voir du don là où il n’y en a probablement pas. La psychologie évolutionniste explique en partie ce phénomène en insistant sur la tendance naturelle qu’a l’être humain d’attribuer des intentions aux forces vivantes ou naturelles qui influencent le cours des choses. Ce serait une des sources originelles de l’esprit spiritualiste et religieux, porté à attribuer des intentions bienveillantes ou malveillantes aux animaux, aux forces naturelles ou à des divinités. Mais l’intentionnisme déborde le cadre religieux. Même le non-croyant s’y laisse prendre. Un grand bonheur inattendu ou encore la dissipation d’une frayeur intense suffisent à générer le besoin de remercier quelqu’un ou quelque chose pour ce bienfait, ce don. Certains remercieront « la vie », le « ciel » ou la « bonne étoile sous laquelle ils sont nés ». L’artiste remerciera « sa muse ». Cette gratitude incoercible peut inspirer un constat du genre : « La vie a été bonne pour moi. » L’un des ressorts fondamentaux de cette tendance est le besoin existentiel de trouver un sens à ce qui nous arrive et de l’insérer dans une trame signifiante.
 
Certains contextes sont particulièrement favorables à l’expression de cette gratitude « insensée ». La gratitude envers le chien, par exemple, découle de la relation d’attachement intense et continue qui se développe entre le maître et l’animal. Le fait de savoir que la conduite du chien s’explique par l’instinct ou par un processus systématique de conditionnement n’entache en rien ce sentiment que l’on rencontre même chez des dresseurs de chien professionnels. L’enthousiasme et la loyauté sans bornes de l’animal – donneur infatigable – sont simplement irrésistibles.
 
Plusieurs études de psychologie ont démontré que les gens sont plus généreux quand ils viennent de vivre un événement heureux qui les a mis de bonne humeur. Mais le phénomène s’applique tout autant au receveur. Celui qui vient d’apprendre une bonne nouvelle ou de vivre un grand soulagement sent le besoin de manifester sa reconnaissance : il remerciera le messager pour le message réconfortant, le médecin pour sa promptitude à répondre à une demande, le plombier pour une facture beaucoup moins salée qu’anticipée.
 
Le paradoxe heureux de cette attitude est que c’est le receveur, ici, qui prend en quelque sorte le relais du donneur. C’est lui qui prend l’initiative de faire tourner la roue du don en se montrant généreux dans sa propension à croire au don, envers et contre tout. Le don n’existe parfois que dans l’œil du receveur.
 
Comme toute tendance humaine « naturelle », l’aptitude à la gratitude peut être renforcée ou inhibée par des facteurs culturels. Bien des traits de la culture actuelle font obstacle à son émergence : la figure du sujet individuel autonome bardé de droits, architecte de sa propre vie, celle de l’enfant-roi, celle du client-contribuable en attente de services dûment payés au commerçant, au professionnel ou à l’État. En revanche, le démantèlement des formes d’expression de la gratitude codifiées et institutionnalisées (envers l’autorité religieuse, le roi, les ancêtres, etc.) permet à celle-ci de se manifester plus librement et spontanément, de se glisser dans le fil de nos expériences de vie suivant les voies créatives de l’imagination. De nouvelles pratiques sociales lui ouvrent également des avenues inédites, comme le don de sang ou d’organes, qui est une occasion pour le receveur de vivre le sentiment de reconnaissance à l’état pur, dirigé vers un donneur anonyme ou inconnu, souvent idéalisé.
 
Dans un monde où tant de choses reçues sont considérées comme un dû, la générosité ne se rappelle pas seulement à nous dans le geste du donneur, mais aussi dans l’attitude de celui qui sait encore dire « merci », même lorsque cela n’est pas requis.

La promesse du don

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