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La Françafrique des coups d’État
Au cours de la dernière année, des coups d’État se sont succédés en Afrique, de façon particulièrement marquée dans les pays francophones de l’ouest du continent. Après des années d’accalmie, quelles sont les dynamiques profondes propres aux États postcoloniaux qui se manifestent dans cette multiplication de putschs militaires ?
L’auteur, doctorant en science politique à l’UQAM, est boursier au Centre justice et foi
Depuis les indépendances des années 1960, l’Afrique a connu plus de 200 coups d’État. Mais depuis 2021, une série de 4 coups d’État a secoué des pays africains francophones : au Mali, le colonel Assimi Goïta a renversé le gouvernement de transition en juin, après avoir déposé l’année précédente le président Ibrahim Boubacar Keïta ; en avril, au Tchad, le colonel Mahamat Idriss Déby Itno, prenait le pouvoir par la force après le décès de son père ; en Guinée, en septembre, le lieutenant-colonel Mamadi Doumbouya prenait le pouvoir en renversant Alpha Condé ; puis, en janvier 2022 au Burkina Faso, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba renversait le président Kaboré après une série de mutineries dans les casernes militaires du pays.
À chaque fois, les scénarios se ressemblent : un régime répressif des libertés, devenu sourd à la contestation politique et indifférent face à la concentration des frustrations sociales, sombre dans la dérive autoritaire ou perd la maîtrise de l’appareil d’État. Cela peut se traduire par une perte de contrôle d’une partie de son territoire du fait de l’action de groupes rebelles, qui entraîne l’effritement de son autorité sur l’armée en même temps que sa popularité décroît au sein de la population. Les tensions qui se cristallisent réifient le pouvoir et la légitimité du chef de l’État, conduisant dans les mois qui suivent à son renversement par un groupe d’officiers militaires à l’ambition politique floue. Une fois installées au pouvoir, les nouvelles forces militaires mobilisent la même trame argumentative dans leurs discours de justification et de légitimation de leur action, à savoir : l’urgence de restaurer l’autorité de l’État ; le besoin de maintenir l’ordre ; ou encore l’impérieuse nécessité de rétablir la souveraineté du territoire et de son peuple pris en otage par une dictature corrompue et prébendière qui n’a que trop duré, obligeant l’armée à prendre « ses responsabilités » devant l’histoire.
Comment comprendre l’ampleur et la récurrence des coups d’État dans une Afrique subsaharienne francophone déjà confrontée à des défis nombreux et complexes, et devenue le terrain de convoitises et de rivalités géostratégiques de puissances en quête d’influence ou déterminées à sécuriser leurs approvisionnements en ressources stratégiques ? Aborder la question avec lucidité exige d’éviter toute simplification et le postulat essentialiste voulant qu’il y aurait une incompatibilité, voire une inaptitude à la démocratie des États africains postcoloniaux. La complexité des situations entraîne deux questions fondamentales : quels sont les facteurs structurants à l’origine des turbulences institutionnelles récentes ? Les coups d’État sont-ils des irruptions ponctuelles, signes de dysfonctionnements institutionnels, ou des illustrations extraverties d’une crise latente et perpétuelle de l’État postcolonial, produisant des manifestations cycliques ? La réflexion de fond ne peut ignorer les dynamiques capitalistes et les pratiques institutionnalisées de colonialité économique et militaire à l’œuvre dans les arènes de pouvoir et au sein des élites gouvernantes des États africains postcoloniaux.
LES BIAIS STRUCTURELS DE L’ÉTAT AFRICAIN POSTCOLONIAL
La plupart des États postcoloniaux africains issus des indépendances des années 1960 commencent leur trajectoire institutionnelle par l’introduction de mécanismes démocratiques d’accès au pouvoir politique et à son exercice. La démocratie est donc au fondement de la formation de l’État postcolonial africain. Elle ne s’est pas inscrite dans un processus historique de maturation et de transition institutionnelle de l’État-nation, comme ce fut le cas en Europe. L’État-nation postcolonial est une construction constitutionnelle érigée sur les décombres des empires coloniaux en démantèlement, plus qu’une réalité sociopolitique et territoriale à caractère national. En effet, l’accession à l’indépendance des États africains marquait le début d’un exercice handicapé de leur souveraineté internationale en tant qu’entité politique et territoriale réellement autodéterminée. De fait, les États nouvellement formés présentent des faiblesses structurelles importantes : les administrations publiques et le milieu des affaires sont dominés par des coopérants, des agents techniques et des hommes d’affaires coloniaux ; les armées sont peu formées, peu équipées et demeurent encadrées et dirigées par des officiers et des sous-officiers coloniaux ; les mécanismes démocratiques et institutionnels mis en place par l’administration coloniale sont mal maîtrisés par les acteurs politiques endogènes ; les services publics et les entreprises stratégiques manquent cruellement de cadres locaux bien formés ; les populations sont en majorité rurales, faiblement éduquées, et évoluant dans des territoires cloisonnés en raison du manque d’infrastructures de communication et de transport.
En outre, les États, créés de toutes pièces à l’intérieur des frontières issues du découpage colonial, rassemblent dans des territoires artificiels des peuples démographiquement morcelés ayant des rapports parfois très différents à la colonisation. Si les indépendances ont permis l’avènement d’États postcoloniaux à l’ossature et au fonctionnement façonnés par l’ex-administration coloniale, elles n’ont pas, en revanche, propulsé l’avènement de nations postcoloniales souveraines enracinées dans une mémoire collective pleinement assumée. Cela constitue l’un des biais structurels majeurs des États africains, qui se manifeste à travers la force des marqueurs identitaires ethniques mobilisés et mis en concurrence dans les conquêtes des sphères du pouvoir.
NAISSANCE DES SOUVERAINETÉS SOUS TUTELLE
En 1960, la grande majorité des États d’Afrique francophone issus de l’empire colonial français accèdent à l’indépendance. Dans certains cas, comme l’Algérie et le Cameroun, l’accession à la souveraineté internationale s’est faite au prix d’une guerre d’indépendance brutale, caractérisée par des massacres de masse et des crimes contre l’humanité perpétrés par les puissances coloniales, et dont l’ampleur est restée longtemps occultée par le secret défense qui scelle les archives de cette époque. Pour ne pas perdre le contrôle sur les richesses stratégiques des colonies, déterminantes pour sa reconstruction économique d’après-guerre, la France dirigée par le général de Gaulle, va institutionnaliser en pleine naissance de la Ve République, un mécanisme profond de néocolonialisme trans-sectoriel qui sera désigné par le concept de « Françafrique ». Ce « système de coopération », agissant en nébuleuse normative, infiltre tous les domaines et vise la préservation perpétuelle des intérêts stratégiques et économiques de l’ancienne métropole.
Ainsi, de nombreux États africains postindépendances héritent de souverainetés « sous tutelle », encadrées par des accords à caractère « supraconstitutionnel », signés dans la période des indépendances et renégociés entre 1972 et 1973. Il s’agit d’accords de coopération en matière de défense, de monnaie, d’économie, de commerce et de culture, ainsi que d’accords de nature consulaire, judiciaire et technique. Expression d’une décolonisation par concession, ces instruments normatifs, qualifiés de « système de 1960 », fortement critiqués et combattus par les partisans de l’indépendance radicale, ont structuré la culture étatique et le rapport des pays d’Afrique postcoloniale francophone au système international.
L’État-nation postcolonial est une construction constitutionnelle érigée sur les décombres des empires coloniaux en démantèlement, plus qu’une réalité sociopolitique et territoriale à caractère national.
Intégrant les spécificités de chaque ex-colonie, ces instruments normatifs de subordination négociée faisaient de la France le partenaire hégémonique des pays signataires, lui confiant l’accès prioritaire aux ressources stratégiques, ainsi que des prérogatives diplomatiques exceptionnelles. Régissant des rapports de pouvoir asymétriques, ils ont permis à la France d’établir des régimes préférentiels de partenariat au bénéfice de ses acteurs économiques. Le premier ministre français Michel Debré affirmera d’ailleurs au président Léon M’ba du Gabon, un mois avant l’accession de son pays à l’indépendance : « On donne l’indépendance à condition que l’État s’engage, une fois indépendant, à respecter les accords de coopération signés antérieurement. Il y a deux systèmes qui entrent en vigueur en même temps : l’indépendance et les accords de coopération. L’un ne va pas sans l’autre »[1]. Une situation de vassalité institutionnelle illustrée par l’article 4 de l’accord de coopération postindépendance entre la France et la Centrafrique, le Congo et le Tchad nouvellement indépendants, qui stipule qu’ils « accordent à la République française une préférence pour l’acquisition des matières et produits stratégiques obtenus sur leurs territoires et s’approvisionnent par priorité auprès d’elle en ces matières et produits. Ils facilitent leurs stockages pour les besoins de la défense commune et lorsque les intérêts de cette défense l’exigent, ils prennent les mesures nécessaires pour limiter ou interdire leur exportation à destination d’autres pays »[2].
L’ATONIE DÉMOCRATIQUE AU NOM DE LA STABILITÉ POLITIQUE
En fragilisant l’autorité juridique et normative des constitutions et des lois dans de nombreux États postcoloniaux, les accords de coopération ont constitué un frein silencieux aux progrès démocratiques et favorisé la prépondérance de régimes autocratiques, au nom de la stabilité politique. En effet, pour garantir leur accès aux ressources et empêcher la remise en question des accords, les gouvernements français successifs ont renversé au moyen d’interventions militaires ou d’infiltrations de mercenaires – tel Bob Denard – des chefs d’État africains récalcitrants poussés par le désir d’une souveraineté intégrale. Le tout, en appuyant le maintien au pouvoir des dirigeants gardiens du « système de coopération » comme Omar Bongo au Gabon, Gnassingbé Eyadéma au Togo, ou Houphouët Boigny en Côte d’Ivoire, comptant chacun des décennies au pouvoir et qualifiés de « grands amis de la France » par les pouvoirs successifs à l’Élysée. En 60 ans, la France est ainsi intervenue 60 fois dans 24 États africains. Soutenus par la politique africaine de l’ex-métropole, les régimes autocratiques se sont durablement installés dans les États postcoloniaux, entraînant une gentrification progressive du pouvoir politique et neutralisant les dynamiques démocratiques issues des indépendances. Calqués sur le modèle de la Ve République française, les régimes présidentiels forts ont émergé, caractérisés par une centralisation croissante de l’État et une concentration du pouvoir dans les mains d’un président de la République adoubé par ses réseaux dans l’ex-métropole. De fait, présidentialisation et militarisation du pouvoir politique vont caractériser l’évolution des États postcoloniaux en Afrique francophone, exacerbant les tensions ethniques dans la compétition électorale et la formation des rébellions armées comme contrepouvoirs aux modes de gouvernance clanique.

TOURNER LA PAGE DES RAPPORTS COLLUSIFS
L’appauvrissement des imaginaires nationaux, lié à la censure mémorielle des héros de l’indépendance éliminés par le colonisateur ou par procuration, a privé les peuples des références patriotiques nécessaires à la construction d’un sentiment national et d’une morale politique collective. À cela s’ajoutent les effets de la libre circulation des fonds, instaurée par les accords de coopération monétaire, entre les ex-colonies et l’ex-métropole, avec une gestion tutélaire de leur monnaie dont l’exemple frappant est le franc CFA fabriqué et distribué par la France. Un système qui a favorisé pendant plus de 50 ans l’implantation monopolistique des entreprises et multinationales occidentales – surtout françaises – dans différents secteurs de l’économie et des marchés publics. Les collusions et les conflits d’intérêt entre le pouvoir politique et les entrepreneurs privés étrangers en découlent. Le rapatriement quasi systématique des bénéfices de ces entreprises vers la métropole au profit d’une oligarchie d’affaires dont les capitaux sont sécurisés par la fixité du régime de change permet d’écarter toute imprévisibilité concernant les transactions financières. C’est un dispositif structurel d’influence unique au monde, destiné à la protection des capitaux des milieux d’affaires ayant des intérêts dans les ex-colonies, auquel se mêlent la corruption et les détournements de deniers publics opérés par une oligarchie locale extravertie, entretenue par les privilèges et les prébendes. Ce fonctionnement institutionnel assujettit l’État à la puissance des réseaux politico-économiques qui affaiblissent son autorité et sa stabilité, en produisant une crise sociale systémique dont les coups d’État et les révolutions populaires de ces dernières années sont les manifestations.
Les rapports aux institutions financières internationales (IFI) n’ont pas échappé aux effets structurants du « système de coopération ». Le pillage des ressources, la mal-gouvernance et la dépendance à l’exportation de matières premières ont fini par précipiter de nombreux pays d’Afrique francophone subsaharienne dans des crises économiques et d’endettement sévères, justifiant l’imposition de contraintes multiples. Les mesures d’austérité appliquées par les plans d’ajustement structurel ont démantelé les entreprises d’État, sous-financé les services sociaux et affaibli les services publics, conduisant à des reculs démocratiques. Pour préserver son contrôle stratégique sur un « pré-carré » en crise, l’ex-métropole se sert continuellement du dispositif de l’aide au développement sous forme d’appuis budgétaires sélectifs aux gouvernements, ainsi que de son soutien aux demandes de prêts des ex-colonies auprès des guichets du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale, afin d’encadrer les mutations du « système de coopération ». Ces rapports néo-paternalistes entretenus par « le système de coopération » s’illustrent dans les convocations régulières par la France de Sommets de chefs d’État ou de conférences internationales sur les enjeux africains. Mais aussi lorsque celle-ci demande l’appui systématique de ses ex-colonies pour l’élection de ses candidats au sein des instances internationales, ou à ses résolutions au Conseil de sécurité de l’ONU.
LE TEMPS DES CHANGEMENTS IRRÉVERSIBLES
L’entrée de nouveaux joueurs tels que la Chine et la Russie sur le terrain africain vient rabattre les cartes et remettre en question le « système de coopération » postcolonial. Ce dernier a agi comme un mécanisme de « satellisation » des ex-colonies autour des intérêts stratégiques de l’ex-métropole en empêchant la pleine expression de leur souveraineté étatique. La volonté de préserver les accords et leurs systèmes de collusion d’intérêts a entretenu une fragilité institutionnelle systémique des États africains.
Face aux enjeux du XXIe siècle auxquels elle est confrontée, tels le besoin de sécurité, les flux migratoires, la lutte antiterroriste, le boom démographique, les diasporas mondialisées, l’Afrique ne peut plus se permettre de patauger dans des convulsions institutionnelles et sociales. L’idée du panafricanisme – qui prône l’unité intégrale du continent telle que souhaitée par les héros des indépendances – fait un retour important dans les discours politiques des sociétés civiles à l’avant-garde des contestations populaires, avec une aspiration intense à la démocratie souveraine, libérée de la nébuleuse paternaliste des réseaux néocoloniaux actifs sur le continent. Un panafricanisme des peuples est donc urgent à organiser et à impulser. Il devra impérativement s’extirper des promesses populistes d’émancipation absolue et immédiate, des replis xénophobes, des égoïsmes communautaires et des discours tribalistes qui alimentent les accaparements claniques de l’État.
[1] Michel Debré, « Lettre adressée à Léon M’ba datée du 15 juillet 1960 », cité dans Alfred Grosser, La politique extérieure de la Ve République, Paris, Fondation nationale des sciences politiques, 1965, p.74.
[2] Accords particuliers conclus les 11, 13 et 15 août 1960 entre la France et les gouvernements de la République centrafricaine, de la République du Congo et du Tchad. Annexe concernant les matières premières et produits stratégiques.



