Relations décembre 2013

La promesse du don

Patrice Bergeron

La fragilité partagée

L’auteur, doctorant en théologie à l’Université Laval et à l’Université de Lausanne, est coordonnateur du Tisonnier, une communauté chrétienne de Québec

La tradition chrétienne insiste sur le don gracieux, sans attente de réciprocité. À travers ce don, elle invite à la rencontre de l’autre dans la fragilité – la sienne comme la nôtre.

Donner généreusement et charitablement, sans rien attendre en retour, a été et demeurera toujours une manière importante et chrétiennement louable de donner. D’ailleurs, s’il est une période de l’année où cette manière de donner prend du relief, c’est bien le temps de Noël. Les gens sortent et se mobilisent, les générosités s’éveillent, l’ambiance est contagieuse. On sort et on donne; d’abord à ses proches et à ses amis, mais aussi aux gens dans le besoin. Et heureusement, les chrétiens n’ont pas le monopole de la générosité.
 
Mais il existe une autre manière de donner, indissociable celle-là d’un « recevoir », et qui invite à faire un pas de plus pour se lier à celui ou à celle à qui l’on donne. Cette manière de donner est plus engageante. À travers ce que l’on donne, c’est un peu de soi que l’on offre. Et lorsque le don est reçu avec plaisir et gratitude, on se sent reconnu et apprécié. Or, les gens seuls, fragiles, vulnérables et exclus ne reçoivent que très rarement de tels cadeaux.
 
Donner à une personne dans le besoin est une chose honorable et nécessaire, mais se lier à elle en vérité, en acceptant non seulement de donner, mais aussi de recevoir et de prendre au sérieux sa réponse et son don, c’en est une autre, un peu plus rare, et un peu plus compliquée, parce que plus compromettante. Le meilleur de la tradition chrétienne invite certes à donner généreusement, mais il invite aussi, me semble-t-il, à ne pas s’en contenter et à faire un pas de plus pour risquer la rencontre – et la blessure qui parfois l’accompagne. C’est toute la radicalité de l’appel chrétien à recevoir et à donner que la fête de Noël invite à revisiter. La rencontre de l’autre, et plus particulièrement du pauvre, occupe non seulement une place centrale dans la tradition chrétienne, mais elle est le lieu par excellence de la rencontre mystérieuse et improbable de Dieu.
 
Qu’est-ce que possède de si spécial le pauvre pour être ainsi mis de l’avant dans le christianisme? Il ne possède rien, justement. Et ce « rien » lui ouvre l’essentiel, à savoir qu’il n’y a pas de vie humaine sans les autres. De par sa condition, il est en mesure de reconnaître l’importance première des autres dans sa vie, et du même coup sa propre importance dans la leur. Sa vulnérabilité incarne et révèle ce que toute existence humaine recèle de fragilité et de dépendance, du début à la fin. Non seulement avons-nous tous et toutes reçu la vie de quelqu’un, mais nous avons commencé à exister à partir du moment où une personne – nos parents, pour la majorité d’entre nous – nous a accueillis et reconnus avec amour. Et, tout au long de notre vie, nous cherchons à être accueillis et reconnus de nouveau, à exister pour d’autres. Ce qu’il y a de plus important, à commencer par la vie elle-même et la reconnaissance la plus fondamentale, nous ne pouvons nous l’accorder nous-mêmes : nous ne pouvons que le recevoir. En d’autres mots, ce qui met l’être humain en marche, c’est le manque et non la plénitude.
 
La fragilité révélée
Pourquoi est-ce si difficile de passer du temps avec les personnes âgées, malades ou confuses? Il peut y avoir bien des raisons, légitimes et variées. Mais n’est-ce pas un peu parce qu’elles nous révèlent de manière criante notre propre fragilité – passée, présente et à venir – et notre propre manque? Dans la perspective qui vient d’être évoquée, les personnes âgées et fragiles ont beaucoup à nous apporter, précisément parce qu’elles n’ont souvent plus rien à offrir sinon l’essentiel : elles peuvent encore être des personnes avec qui et pour qui exister, même quand elles ne sont plus toutes là.
 
La fragilité est difficile à regarder en face, tant pour ceux qui en sont témoins que pour les personnes qui la subissent. Le mystère chrétien d’un Dieu fragile parmi les fragiles invite à se faire proche d’elle, à la fréquenter et à en attendre rien de moins que la vie. De manière inattendue et paradoxale, la foi chrétienne invite à reconnaître la vie donnée au cœur même de la vie fragile. On le voit, le don invite à bien davantage qu’à la générosité unilatérale et désintéressée. Il invite à se faire proche des autres, à se compromettre pour les pauvres, et à espérer avec eux, au risque de se blesser et de tomber.
 
La scène de la crèche de Noël nous le rappelle à sa façon. Quoi de plus dépendant et vulnérable qu’un enfant? Pour vivre, il doit tout recevoir. Et pourtant, c’est en cet enfant que les bergers, eux aussi fragiles, ont reconnu leur sauveur et la « gloire de Dieu » (Luc 2, 10-20). Il en va de même avec la croix : au cœur de la vulnérabilité radicale, celle d’une mort injuste, les chrétiens sont invités à reconnaître le don tout aussi radical de la vie. Ils sont du même coup invités à accueillir comme un don leur propre vulnérabilité, tout comme celle de leurs contemporains. Le contexte actuel leur en donne l’occasion d’une manière particulière.
 
Le risque de l’autre
Les communautés chrétiennes font aujourd’hui l’expérience de la fragilité. Habituées aux grandes œuvres, elles doivent désormais composer avec la perte de crédibilité, de confort et de ressources (humaines, matérielles et financières). Leur présent chancelant et leur avenir incertain les obligent à réagir. Elles peuvent marchander leurs « biens de salut[1] » et entrer en compétition avec la multitude des marchands de salut. Elles peuvent aussi entretenir la nostalgie du monopole de la vérité et chercher à reconquérir les consciences. Ou encore, elles peuvent chercher à créer des communautés consensuelles repliées sur elles-mêmes. D’ailleurs, ces trois réactions vont souvent ensemble. Mais ces communautés peuvent aussi continuer à prendre le risque de l’autre et choisir de marcher au cœur du monde qu’elles habitent, pour échanger avec l’autre et partager ses difficultés. Comme on l’a vu, on peut penser que le meilleur de leur tradition les invite à faire ce choix, car la foi n’est-elle pas justement une invitation à se fier aux autres, à mettre sa confiance en eux et en l’inconnu de la vie?
 
De fait, et heureusement, certaines communautés chrétiennes font ce choix. Le Tisonnier en est et nous y découvrons chaque jour à quel point la pluralité du monde est au cœur même de notre communauté et demande à être reçue. L’autre est d’abord mon voisin, mon frère, ma sœur, mon enfant. Pas besoin de chercher loin pour retrouver les autres et le sens du don et de la réciprocité, ils sont déjà là, au cœur même des défis qu’implique le rassemblement en communauté. Ils sont là, dans la diversité des parcours et des provenances de ceux et celles que l’on croit connaître. Ils sont là, dans ce qui déborde ou enrobe les rites et les coutumes habituels, à chaque fois que quelqu’un prend le risque de demander un service, à chaque fois qu’une parole de réconfort est offerte et reçue, à chaque fois que quelqu’un offre temps et écoute à celui qui dérange, à chaque fois qu’un visage connu s’en va sans revenir ou qu’une nouvelle personne est accueillie dans la simplicité.
 
Loin d’être un obstacle, la fragilité actuelle des communautés chrétiennes peut être l’occasion pour elles de redécouvrir l’importance des autres et la centralité du don, tant en leur sein qu’au cœur de la tradition qu’elles portent, souvent à bout de bras.
 
Dans un monde où il est devenu trop facile de vivre anonymement, des espaces alternatifs comme une communauté chrétienne ouverte, accueillante et curieuse, ou encore une cuisine collective au cœur du quartier Limoilou à Québec, prennent du relief. En effet, l’ensemble des milieux associatifs et communautaires gardent vivants des espaces de don où les biens, les services et la parole peuvent circuler et s’échanger autrement. Lorsqu’elles ne se contentent pas du passé et du confort, lorsqu’elles sont sensibles à toute la vie qui déborde et nourrit leurs pratiques habituelles (prières, partages, lectures, célébrations), les communautés chrétiennes contribuent, avec d’autres, à garder vivants ces précieux espaces où l’on peut se donner, et où l’autre peut être reconnu et accueilli.

 


[1] Raymond Lemieux et Jean-Paul Montminy, Le catholicisme québécois, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2000.

La promesse du don

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