Relations août 2015

Fragments d'éphémère

Diane Lamoureux

La fragilité des moments politiques

L’auteure, professeure au Département de science politique de l’Université Laval, a publié, entre autres, Le trésor perdu de la politique (Écosociété, 2013)

Les irruptions citoyennes, en apparence éphémères, créent des brèches dans le mur de la fatalité. Elles sont indissociables du lent travail de construction d’alternatives politiques.

Les gens plus âgés se souviendront peut-être de la grève générale illégale qui éclata le 9 mai  1972, au Québec, à la suite de l’emprisonnement des trois dirigeants des centrales syndicales formant le Front commun du secteur public. Cette grève spontanée fut accompagnée d’occupations de journaux, de postes de radio et même de prises de contrôle de villes, notamment Sept-Îles. Les plus jeunes se souviennent plutôt du Printemps érable, de la légèreté de son air, de l’euphorie des manifs de casseroles d’une bonne partie de la population qui se soulevait contre la répression gouvernementale et policière.
 
Plusieurs d’entre nous ont également en mémoire les « mouvements des places » qui ont commencé en Tunisie, pour se poursuivre ensuite en Égypte et dans d’autres États arabes avant d’essaimer en Espagne, avec le mouvement des Indignad@s, en Israël avec la Révolte des tentes,  puis en Amérique du Nord, avec le mouvement Occupy.
 
Dans tous ces mouvements, ce qui frappe l’imaginaire, c’est leur brusque apparition et leur tout aussi brusque disparition, même si certains d’entre eux se sont transformés et ont partiellement réussi à s’inscrire dans la durée. Tout comme après la vague révolutionnaire de 1848 en Europe ou celle qui a balayé l’Europe et l’Amérique du Nord après la Première Guerre mondiale, cette vague de soulèvements citoyens, confrontée à une forte répression, semble s’être dissipée aussi rapidement qu’elle est apparue. Les tenants de l’ordre néolibéral et de son règne tout-puissant ne peuvent que s’en réjouir.
 
L’apparente évanescence de ces mouvements de contestation, hautement médiatisée, nous en dit en fait davantage sur le fonctionnement des médias que sur les luttes politiques. On le dit depuis des années, les médias privilégient le spectaculaire et se soucient peu de ce qui produit l’événement ou de ce que celui-ci produit. La dictature de l’image, amplifiée par les nouvelles technologies, accentue la tendance à ne voir dans les faits politiques qu’une simple succession d’événements.
 
Ce phénomène nous conduit à réfléchir à la fois à la force et à la faiblesse de ces mobilisations collectives, et au caractère discontinu des mobilisations politiques. Pour essayer de mieux comprendre le phénomène, je me propose de l’explorer en prenant appui sur des réflexions politiques de Rosa Luxemburg et de Hannah Arendt.
 
La spontanéité politique
Rosa Luxemburg met l’accent sur deux ressorts de l’activité politique : d’une part, celle-ci s’articule autour d’enjeux de justice, de dignité et de liberté, et, d’autre part, elle relève d’une certaine spontanéité, les événements politiques étant fondamentalement imprévisibles. Il est possible de faire un lent travail d’organisation politique, d’expliquer le caractère intolérable de certaines situations, de documenter les injustices, mais rien ne laissait présager, par exemple, que l’immolation d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid en Tunisie, serait l’étincelle d’un mouvement de masse qui allait mener à un profond changement de régime.
 
Il est certes possible, a posteriori, d’identifier les causes d’un mouvement et les réseaux militants qui l’ont en partie rendu possible. À cet égard, dans le cas du Québec, le livre de Gabriel Nadeau-Dubois, Tenir tête, montre que le Printemps érable a été mûrement préparé par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), mais que la stratégie élaborée par cette organisation a parfois été court-circuitée. Des hasards ont aussi fait de cette grève ce qu’elle a été, échappant ainsi au contrôle de ses concepteurs pour acquérir sa propre dynamique. Bref, chaque événement politique est unique et les mêmes causes sont loin de produire les mêmes effets.
 
Tradition cachée et instabilité
Hannah Arendt nous convie, pour sa part, à prendre conscience de la tradition cachée de la révolution. Cette tradition cachée, ce n’est pas l’équivalent de la fameuse vieille taupe[1] de Marx, mais plutôt le fil invisible qui relie divers moments d’irruption politique – l’invisible derrière l’ultravisible. On peut concevoir celle-ci, en suivant Arendt, comme des conditions similaires qui provoquent des réactions semblables et dont on peut retracer a posteriori une certaine continuité. Porter attention à cette tradition cachée, c’est porter attention à la singularité inédite de chaque événement, de chaque irruption politique, tout en l’inscrivant dans une histoire.
 
De plus, Hannah Arendt nous convie à prendre en compte la fragilité inhérente à l’action politique. Parce que celle-ci introduit entre les êtres humains un rapport qui n’est pas médiatisé par les objets, mais par les paroles échangées et l’action concertée ; parce qu’elle n’est pas un moyen en vue d’une fin, mais une fin en elle-même, l’activité politique est éminemment instable.
 
Cette instabilité est accentuée dans notre ère néolibérale qui porte à un paroxysme les tendances modernes à l’instrumentalisation et à la marchandisation. Comment promouvoir une politique qui n’est pas de l’ordre de la captation et de la thésaurisation du pouvoir ? Comment bâtir des liens de confiance quand la propagande et le mensonge deviennent à ce point sophistiqués et d’usage tellement courant chez la gent politicienne ? Comment maintenir le caractère ouvert et public de la délibération démocratique à l’ère des bâillons parlementaires et de la criminalisation de l’action contestataire ? Comment créer du commun dans un monde marqué par la compétition généralisée ?
 
Construire des alternatives
C’est là qu’interviennent à la fois le travail patient de construction d’alternatives et celui plus intempestif de l’irruption citoyenne. Les deux sont complémentaires. L’irruption citoyenne rompt les habitudes et la monotonie du monde comme il va et ne va pas, et ouvre les vannes de l’imaginaire individuel et collectif. C’est dans le bouleversement qu’elle provoque et dans les brèches qu’elle ouvre que peuvent se lover les initiatives pour inventer un autre monde. C’est dans ces irruptions citoyennes qu’il est possible d’entendre le bruissement de ce qui naît sans se laisser distraire par la clameur de ce qui meurt. Mais si l’irruption citoyenne crée une brèche, elle n’est pas porteuse en soi de la garantie du changement.
 
Ainsi, en Espagne, les occupations de places ont rapidement disparu, délogées par la police. Le mouvement, lui, n’a pas disparu : il a essaimé dans les centres sociaux autogérés, dans diverses formes d’échange libre de services, dans le mouvement de lutte contre les expulsions hypothécaires ou dans la plateforme électorale du parti Podemos. Au Québec, les réseaux citoyens, tels les groupes affinitaires de profs, parents, personnes âgées, etc., qui se sont créés au moment du Printemps érable sont entrés en dormance, mais ont partiellement refait surface lors des mobilisations des derniers mois.
 
Ces alternatives sont moins spectaculaires que les mouvements qui les ont rendues possibles. Au Mexique, c’est le soulèvement armé zapatiste, au sud du pays, le jour de l’entrée en vigueur de l’ALÉNA, qui a permis de maintenir des zones autonomes où le pouvoir est exercé par les communautés locales concernées. Dans le sillage d’irruptions politiques en apparence éphémères peuvent se construire des alternatives relevant d’un travail plus lent, mais qui procèdent d’une même logique de consolidation des liens de concitoyenneté dans l’action collective.
 
Cela nous indique que si révolution il y a dans l’avenir, celle-ci ne prendra probablement pas la forme du « grand soir » mais celle d’un patient travail de sape des rapports sociaux basés sur la compétition, l’optimisation et la recherche de l’avantage personnel. Un premier pas dans ce travail est de considérer le pouvoir non pas comme une ressource qu’il faudrait capter pour des intérêts particuliers, mais comme ce qui irrigue l’action collective concertée. Le pouvoir doit devenir ce qui circule entre nous, l’énergie qui nous meut quand nous décidons de penser et d’agir en commun dans le souci du monde.
 
L’agir politique commun permet que se forgent des liens de confiance entre les personnes qui y participent. La confiance se solidifie dans le fait de militer coude à coude, dans le souci partagé pour embellir et humaniser le monde, dans la responsabilité que prend chacun et chacune pour ses paroles et pour ses actes. Cette confiance se nourrit également du courage que nous devons déployer pour résister à l’air du temps et entreprendre de montrer qu’un autre monde est possible, malgré l’étouffoir austéritaire du néolibéralisme, drapé dans un discours d’inéluctabilité. L’étincelle de l’espoir est éphémère, mais la promesse qu’elle recèle est increvable.

 


[1] C’est-à-dire la révolution : « nous reconnaissons notre vieil ami, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement : la Révolution », Karl Marx, Les révolutions de 1848 et le prolétariat, 1857.

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