Relations novembre 2004

Sur les traces de la mort

Gregory Baum

La force politique de la résurection

Alors qu’aujourd’hui l’accent est mis sur le pouvoir libérateur de Dieu au cœur de l’histoire, beaucoup de chrétiens sont mal à l’aise avec la doctrine tradi­tionnelle de la résurrection des morts. Ils craignent que la croyance en une vie éternelle ne les détourne des défis contemporains, comme le soulignait la critique marxiste. Selon celle-ci, en effet, la perspective d’une consolation céleste a conduit les classes exploitées à se résigner face à leurs souffrances terrestres.

Dans la Bible, c’est dans un contexte de résistance à l’empire qu’a émergé une croyance en la vie éternelle. Les livres des Maccabées racontent la bataille que le peuple juif mena contre les souverains Séleucides afin de préserver sa liberté culturelle et religieuse. En 175 avant Jésus Christ, lorsque Antiochus Épiphane accéda au trône, il adopta une politique répressive envers les juifs en désacralisant le temple de Jérusalem et en massacrant ceux qui restaient fidèles à leur tradition. À ce tournant de son histoire, la communauté juive, s’appuyant sur les promesses de Dieu, parvint à la conviction que Dieu, en fin de compte, ne pouvait laisser le meurtrier être victorieux de la victime innocente.

Le contexte historique de la mort violente de Jésus res­semble beaucoup à celui des Maccabées. Jésus, fidèle jusqu’à la fin, a été condamné par Ponce Pilate et l’aristocratie juive, vassaux de l’empire romain. Les textes du Nouveau Testament affirment aussi que Dieu n’a pas laissé la victime innocente périr : Jésus est ressuscité d’entre les morts et il est entré dans la gloire de Dieu.

La première communauté chrétienne a compris que la ré­surrection de Jésus, le méprisé et l’humilié, est un événement qui a une signification historique universelle. En effet, les au­teurs néotestamentaires croient qu’en Jésus ressuscité, Dieu appelle toute l’humanité à une vie nouvelle. Selon l’évan­géliste Jean, Christ est la vie et la lumière du monde; il offre à tous la vie en abondance. S’appuyant sur le témoignage des apôtres, l’Église confesse que la mort n’est pas une fin. Ceux et celles qui meurent en tant qu’amis de Dieu vivent éternellement auprès de lui. Jean croit que la vie humaine sur terre, touchée par la grâce de Dieu, est en continuité avec la vie en Dieu dans l’âge à venir.

Tout au long des siècles, cet enseignement a souvent été interprété comme un message d’espérance se réduisant au salut individuel. Les chrétiens se sont posés la question : « Que va-t-il se passer après ma mort? Serais-je sauvé? » Cette préoccupation angoissée a conduit à une lecture strictement individualiste des écrits du Nouveau Testament. Jésus est ap­paru alors comme le sauveur des âmes et non plus comme le salvator mundi, celui qui sauve l’humanité de la prison qu’elle s’est construite. L’accent mis sur le salut personnel dans la prédication catholique et protestante a trop souvent négligé la dimension sociopolitique du message chrétien.

Grâce à la théologie de la libération et à la théologie critique du XXe siècle, les perspectives se sont élargies. Ce qui préoccupe les croyants aujourd’hui n’est pas tant leur propre mort que celle des autres : celle de Jésus et, en lui, celle de millions de personnes passées par les armes ou tuées par des famines. Nous sommes questionnés par la mort des enfants et par celle des jeunes, fauchés dans la force de l’âge (Jésus, rappelons-le, n’avait pas plus de 33 ans). Quand nous regardons les champs de morts à travers le monde, nous réalisons que mourir dans son lit à un âge avancé est un privilège immérité.

En Amérique latine, les communautés de base qui ont fait face à des taux élevés de mortalité infantile et à des morts violentes causées par des escadrons de la mort se sont de­mandées : quelle Bonne Nouvelle pour ces enfants, ces hommes et ces femmes? Ayant cette question à l’esprit, elles ont relu les Écritures et ont découvert une signification plus profonde du mystère pascal qui avait échappé aux lecteurs vivant dans des situations plus confortables. Elles en sont venues à épouser la conviction qu’en Jésus, l’homme méprisé et hu­milié, Dieu a réhabilité toutes les victimes de l’histoire. Les enfants morts de faim et les humains assassinés, jeunes et vieux, sont vivants dans le Christ Jésus. La résurrection s’est ainsi enrichie d’une signification politique.

Elle nous ouvre les yeux sur tous ceux et celles qui sont méprisés et humiliés dans notre société et dans le monde. Cela nous rappelle que si nous voulons recevoir la vie en abondance, nous devons nous faire solidaires des pauvres et des opprimés, victimes de la société.

Sur les traces de la mort

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