Relations Été 2023 / Dossier

La force agissante de la poésie
L’expérience poétique, que ce soit par la création, la réception d’une œuvre ou l’observation curieuse de ce qui nous entoure, possède la capacité de faire émerger d’autres façons de se relier à nous-mêmes et au vivant. Dans cette reliance, ingrédient actif de la poésie, se trouvent de vastes possibilités pour transformer notre présence au monde.
L'autrice est poète, écrivaine, traductrice et professeure de création littéraire à l’UQAM
« Ce dont nous avons le plus besoin est d’entendre
à l’intérieur de nous les pleurs de la Terre. »
Thich Nhat Hanh
« Notre monde possède déjà le rêve d’un temps
dont il doit maintenant posséder la conscience
pour le vivre réellement. »
Guy Debord
En entamant cette réflexion sur ce que peut la poésie dans notre monde actuel, je me suis d’abord replongée dans ce qui me motivait à écrire au début de la vingtaine. Lorsque j’ai commencé à écrire, la poésie était alors pour moi l’expression d’un rétablissement fugace et précaire de l’équilibre : directement liés à mes sensations-émotions vives, les poèmes me permettaient de mettre à jour et de dénouer ces nœuds qui m’habitaient. Ces poèmes n’étaient cependant pas autobiographiques, ou plutôt l’histoire qu’ils racontaient n’était pas en tant que telle la mienne : c’était celle de toutes les sensations-émotions éprouvées, les miennes comme celles, profondément ressenties, dont j’avais été témoin chez les autres, et que j’enfilais de poème en poème pour constituer un récit vraisemblable. À vrai dire, ce moyen de clarifier ce qui m’arrivait se manifestait dans ma relation avec la matière du langage, que je travaillais à réveiller de son usage normatif quotidien. Vivifier le langage m’amenait à sortir de la répétition des pensées émotives, à intégrer ce qui, de l’autre ou de la situation, m’avait affectée, et à expérimenter mon propre renouvellement. L’écriture du poème était donc, et est encore pour moi, un travail qui me révèle et accentue l’expression du vivant, autant dans son émergence humaine que langagière.
La poésie m’amenait aussi à établir un lien avec autrui. Le poème me permettait de l’émouvoir, d’induire du mouvement dans son identité en apparence fixe. Pour avoir éprouvé cette capacité de la poésie à ouvrir le lecteur, la lectrice à d’autres manières de connaître, à d’autres savoirs et à d’autres façons de faire monde, pour m’être moi-même transformée à la lecture des poèmes de Michel Beaulieu, de Marie Uguay et de tant d’autres poètes, je me sens redevable : grâce à leur voix, à leur façon si particulière de déployer leur univers, j’ai pu découvrir en moi plus de profondeur, grandir et me régénérer. Lorsque je pense à ce que peut la poésie, je retiens d’abord cette expérience simple, mais puissante, capable de revitaliser l’expression du vivant en nous et en notre langage usuel.

Mais les problèmes de notre monde sont tellement criants qu’il m’est apparu nécessaire d’en investiguer les fondements afin d’ajuster, à ma mesure, ma réponse à ceux-ci. Ainsi, à un certain moment de mon parcours, de plus en plus préoccupée par la destruction des mondes vivants sur notre planète, je me suis posé les questions suivantes : quelles sont les racines de ces problèmes ? Qu’est-ce qui importe le plus ? Qu’est-ce que je choisis consciemment de transmettre ? L’idée n’était pas de hiérarchiser ou de prioriser une seule façon de répondre à ces problèmes, mais de clarifier ma propre éthique de création en affinant sa cohérence avec mes aspirations.
SE RESENSIBILISER AU MONDE
J’ai compris qu’une des racines des problèmes de notre temps est notre profonde rupture avec l’expérience de continuité identitaire avec le monde vivant. Non pas seulement une rupture en actes, mais une rupture existentielle : une scission d’avec notre cœur irriguant notre expérience sensible, qui est l’assise même de notre relation au monde[1], et qui donc module, le plus souvent à notre insu, la qualité même de cette relation. Séparés intimement de nous-mêmes, repliés sur une conception restreinte de notre identité, nous nous sommes littéralement dénaturés et désensibilisés. Conséquemment, l’autre humain et le non-humain, sans lesquels nous ne préexistons pourtant pas en tant qu’êtres incarnés, ont été mis à distance et objectifiés, ce qui a pu justifier de les asservir pour notre propre bénéfice, ironiquement jusqu’à la possibilité de notre propre extinction. Cette objectification résulte d’un conditionnement collectif dualiste qui, ancré dans la langue et la culture, nous pousse à séparer nature et culture, esprit et matière, hommes et femmes, humains et non-humains[2], etc., et à reproduire des hiérarchies sociales à partir de ces divisions. Profondément souffrant et ignorant, ce dualisme est non seulement ravageur parce que source de profondes injustices, mais il nous rend aussi aveugles à notre autodestruction.
Au regard de cette compréhension, la puissance de la poésie m’est apparue comme un « contrepoids plume[3] » – expression que j’ai forgée pour désigner l’œuvre émergeant de l’expérience intime et consciente du vivant et qui, bien que consciente de la mesure de sa contribution, veut agir pour la suite du monde « afin que notre pulsion mortifère se transforme en élan vital ». Car sous son air de rien du tout, de quelques mots écrits à la volée, la poésie a justement la capacité de nous aller droit au cœur : de contrer notre déshumanisation en nous ouvrant à d’autres perceptions et sensibilités, d’ébranler les remparts qu’intimement nous forgeons et qui nous maintiennent dans l’absence à nous-mêmes, aux autres et aux non-humains, et ainsi de régénérer nos relations et de nous revivifier.
J’ai récemment senti cette force lorsque je suis tombée sur ce poème de Pierre Perrault qui inaugure le beau livre d’Élisabeth Cardin et de Michel Lambert, L’érable et la perdrix (Cardinal, 2021), et qui m’a tiré des larmes :
J’ai vu des forêts d’oiseaux
Abandonner les forêts
Et vider les arbres de leur été.
J’ai vu des forêts d’oiseaux
Retrouver les branches
Et redonner aux arbres un pays.
J’ai vu un arbre silencieux
Quitter ses familles d’ombres
Et creuser dans le chant des fougères
Il faut dire que, depuis mes premiers recueils, ma conception de la poésie s’est modulée. Suivant mon propre cheminement vers l’ouverture du cœur, je conçois maintenant sa force comme un outil d’éveil de la curiosité et, comme la mémoire étymologique de ce mot le recèle (curiosus, en latin, veut dire « soin », « désir de connaître »), de souci et de soin à l’égard des autres êtres, humains et non humains. Ce cheminement m’a entraînée à remettre en cause mes présupposés pour me rendre compte que je compose avec la contrainte dualiste de la langue française, dont la syntaxe et les mots reflètent notre culture se concevant comme séparée du vivant[4], mais aussi avec sa capacité régénérative. Je parle ici précisément de sa force poétique, agissante, qui me permet d’inquiéter mes automatismes langagiers trahissant mes a priori – comme lorsque me vient à l’esprit le mot « territoire » en tant qu’espace distinct de ceux et celles qui y vivent et en vivent. J’ai aussi constaté que ce que l’on nomme « poème » n’a pas toujours cette force agissante qui fait vibrer notre cœur, nous rend présent·es, immensément vivant·es, ouvert·es aux autres et aux possibles. Cet élément presque radioactif qui a la capacité de changer jusqu’à la substance même de notre être et de nos relations est ce qui constitue maintenant pour moi la poésie, ce mot bien plus vaste que le genre littéraire auquel on l’associe.
UNE EXPÉRIENCE DE RELIANCE
Je trouve une autre manière d’approcher ce que j’entends maintenant par le mot poésie ainsi qu’une autre façon de décrire ses possibilités subversives face à notre conditionnement dualiste dans le concept de reliance, terme qui désigne en sociologie l’expérience de vivre une relation signifiante avec son milieu, un être vivant, etc., et ce que cela exprime en et de nous. Je vois dans ce terme l’ingrédient actif de la poésie. Pour le dire autrement, la poésie ne serait telle que par son effet sur moi qui m’y sens reliée ; elle ne serait donc ni seulement dans les mots, ni seulement en moi, mais dans notre rencontre, dans cette reliance où mon cœur s’ouvre et transforme la substance même de mon être. Ce tissu de relations émergentes et signifiantes qui nous compose à chaque instant et par lequel nous sommes des parties prenantes de la matière infinie des mondes, de l’autre humain ou non humain, constitue notre dimension primordiale.

Mais ce savoir n’est de toute évidence pas suffisant pour rallier notre cœur et changer notre relation mortifère au monde. Nous sommes d’ailleurs à un moment de l’histoire de l’humanité où nous avons en main toutes les connaissances scientifiques requises pour étayer et comprendre notre reliance constitutive. Mais cette dimension profonde est imperceptible à l’œil et, coupé·es que nous sommes de notre expérience sensible, elle demeure voilée à notre perception et à notre conception habituelles de ce qu’est l’humain, ce qui renforce la discontinuité supposée entre nature et culture, entre soi et l’autre humain et non humain. C’est ainsi que, malgré les connaissances, l’ignorance et le déni persistent, entraînant la violence, la destruction et l’autodestruction.
Face à cette aliénation qui nous dissocie physiquement et ontologiquement de ce qui nous fait être et nous fait vivre, mon choix a été de redéfinir ce que c’est que d’être humaine, de creuser en moi ce chemin vers cette sagesse empathique innée, mais oubliée, et pour ce faire de répondre présent. Cela signifie offrir une présence incarnée, poreuse et désintéressée, expérimenter le plus consciemment et le plus profondément possible la reliance, écouter mon cœur s’ouvrir et résonner de toute la souffrance du vivant comme de toute sa beauté. Lorsque j’arrive pleinement à vivre cette poésie du monde, ce qui ne se fait pas sans intention ni persistance délibérée de la cultiver, l’habituelle perception dualiste de mon moi renfermé sur lui-même se fond, et de mon cœur grand ouvert émerge mon humanité restaurée.
RESTAURER NOTRE HUMANITÉ
Cet état d’être attentif à la métamorphose du vivant, je l’expérimente aussi lorsque je suis plongée dans la création, qui m’aide à m’éveiller de mon ignorance et à ne pas reproduire aveuglément mon conditionnement. Je ne sais si c’est la raison pour laquelle je crée, ou si au contraire c’est la pratique artistique qui m’incline à être présente, mais je sais que cette qualité d’attention à ma propre expérience sensible fait jaillir en moi une source existentielle de sens qui m’amène autant à honorer les différences des êtres qu’à interroger la mienne en tant qu’artiste. J’en viens à concevoir la création non pas comme une expression narcissique (visant secrètement la postérité !), mais plutôt comme une participation curieuse à la régénération conjointe des mondes et de notre humanité partagée.
Dans ce travail poétique, mon engagement est clair : je choisis consciemment de puiser dans cette expérience la force de ma motivation et, tout en m’ouvrant à la souffrance de l’autre, « de ne jamais lâcher le fil de la Merveille », comme le dit si bien l’écrivaine Christiane Singer (Derniers fragments d’un long voyage, Paris, Albin Michel, 2007, p. 22), afin de toucher en plein cœur l’être qui s’y ouvrirait, pour qu’il s’en trouve poreux, pleinement humain, dans la recouvrance de sa fondamentale relation au vivant.
Et si cette force de reliance m’a menée pour ma part à l’élaboration du recueil L’estran (Possible Éditions/Corne de brume, 2022), je la vois s’épanouir aussi ailleurs dans des œuvres, des gestes, des mots et des présences portés par d’autres personnes, qu’elles soient artistes ou non, offrant une contribution à l’œuvre du monde, aussi infime soit-elle. Comme un courant qui se déploie de multiples façons : dans le geste de planter un potager à l’intersection de deux rues de Montréal, au-dessus duquel un écriteau indique « Pour tous, et pense au suivant » ; dans la danse de ceux et celles qui, au plus sombre de la pandémie, ont offert une chorégraphie dans le stationnement d’un CHSLD que les résident·es regardaient de leur balcon[5]; dans le geste de mon voisin André qui m’aide à sortir ma voiture du banc de neige. Et tant d’autres dons à qui s’ouvre et prend le risque d’être touché·e.
Je ne suis pas la seule à le penser et à le ressentir : la crise écologique est une crise humaine et spirituelle. Et l’un des rôles de la poésie, du moins celui qui m’appelle, peut être de contribuer à ce que nous retrouvions cette part de nous-mêmes divorcée de notre cœur, pour ainsi retisser notre humanité pour et entre nous tous et toutes, en reliance avec le reste du monde vivant.
[1] Voir Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch, L’inscription corporelle de l’esprit, Paris, Seuil, 1993.
[2] Voir Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
[3] I. Miron, « L’état nomade », dans I. Miron (dir.), L’état nomade, Longueuil, L’Instant même, 2021, p. 70.
[4] Dans son livre Le langage du vivant. Une voix, une voie en sommeil ? (Paris, H Diffusion, 2013), Hélène Trocmé-Fabre parle de « l’immense fossé qui sépare nos langues européennes du langage vivant » (p. 15).
[5] Spectacle Danser : donner du metteur en scène Sébastien Cossette-Masse, qui a été présenté notamment à l’extérieur d’une résidence pour personnes âgées de Contrecœur, le 5 juin 2020.



