Relations juin 2012
La Ferme Berthe-Rousseau
L’auteur est résident permanent à la Ferme Berthe-Rousseau <monde.ca/cbr>
La Ferme Berthe-Rousseau, située à Durham-Sud, est un milieu d’accueil où vivent des personnes fragilisées, des gens très différents les uns des autres, qui reconnaissent leur dépendance et leur difficulté à vivre seuls. On peut dire de la Ferme qu’elle est une expérience communautaire.
Il s’agit d’une véritable exploitation agricole, mais toute petite en comparaison avec les grandes exploitations québécoises. On y produit surtout des aliments destinés aux besoins des résidents de la maison, mais on en vend aussi localement. En plus de nous nourrir, le travail lié à la production agricole rythme nos journées toute l’année. Nous considérons que ce travail, à l’étable, aux champs, à la cuisine, à la fois simple et exigeant, contribue à la santé physique et psychologique de tous ceux qui vivent à la Ferme. De plus, notre production agricole nous met en lien avec nos voisins agriculteurs et avec le monde agricole en général, car même si notre production est marginale, elle exige la même fidélité et la même attention que celle des plus grandes fermes. Nous nous sentons fièrement paysans.
Si on parle encore d’expérience communautaire après 24 ans d’existence, c’est qu’on cherche encore comment faire communauté. On sait à peu près pourquoi on choisit de vivre ensemble; on cherche à être heureux et on suppose qu’on peut difficilement trouver le bonheur seul. On sait donc pourquoi, mais on ne sait pas exactement comment.
Il existe plusieurs façons de vivre avec d’autres. La vie en couple, la vie de famille ou tout simplement une vie sociale intense sont évidemment des voies privilégiées, mais elles ne sont pas accessibles à tous et ne comblent pas les besoins de tout le monde. Nous existons donc pour tous ces gens qui sont seuls en raison de la maladie ou d’une dépendance quelconque, qui sont en recherche et sentent qu’une vie communautaire, au quotidien, peut les aider à trouver des réponses.
Nous avons développé avec les années quelques règles de base et des traditions, mais nous n’avons pas de constitution comme les communautés religieuses, ni de spiritualité commune. À défaut d’avoir toutes les réponses pour régler les détails de notre vie communautaire, nous nous appuyons sur quelques convictions profondes. Nous affirmons que cette vie en commun est riche et porteuse de fruits, même si nous doutons dans les moments de crise. Nous croyons profondément que le bonheur ne dépend pas de la richesse mais qu’au contraire, on le retrouve plus facilement dans une vie simple et dans des rapports humains harmonieux. Nous croyons aussi que le travail et le contact avec la nature font partie de notre équilibre. À partir de ces certitudes, nous avançons en prenant soin les uns des autres et en soignant mutuellement nos blessures. Une fois les blessures pansées, nous essayons de nourrir notre espérance, de la transformer en projets, en actions concrètes. Nous devons aussi veiller à garder les portes ouvertes pour l’accueil des nouveaux et des passants, et pour nous garder en lien avec le village, la ville, le monde.
L’interdépendance des uns et des autres se vit à l’intérieur de la maison, avec quelques voisins avec qui nous échangeons des services inestimables et avec notre grand réseau, dans la région et à Montréal. Nous devons multiplier ces liens qui ne sont malheureusement pas naturels dans une société riche et individualiste. Nous rêvons de trouver une façon de proposer notre expérience de vie communautaire comme un projet qui interpelle autant des familles que des individus. Nous ne voulons pas que la Ferme grossisse; nous souhaitons qu’elle perdure et qu’elle soit féconde.
Nous continuons donc notre route depuis 24 ans malgré tout ça et avec tout ça. Il y a présentement quatre résidents réguliers à la Ferme qui partagent la maison avec les permanents, dont une famille. La plupart viennent de la région de Sherbrooke, en majorité des jeunes dans la vingtaine qui ont été confrontés à des problèmes de santé mentale et de toxicomanie. Il y a aussi fréquemment des gens de passage qui viennent pour moins d’un mois. On estime qu’environ 250 personnes ont habité à la Ferme depuis sa fondation.
Nous avons bien sûr de grands défis à relever pour assurer la pérennité de notre communauté dans les prochaines années. La Ferme étant un lieu de passage pour la plupart des gens qui viennent y habiter, le noyau des responsables est petit et fragile. Notre financement est irrégulier, notre réseau étant souvent aussi pauvre que nous. Ceci dit, l’histoire de la Ferme Berthe-Rousseau, depuis sa fondation, s’est construite sur la confiance et cela continue.
Nous avançons à contre-courant dans la société actuelle où il est encore possible de survivre même dans la solitude, même sans réseau. Or, notre société ne sera pas toujours riche. Nous continuons donc, humblement, à ouvrir de nouveaux chemins… au cas où.


