Relations août 2010

Silences

Suzanne Gaulin

La fécondité du silence

L’auteure est l’abbesse du monastère des clarisses à Valleyfield

Le silence est au cœur de la vie contemplative des moniales cloîtrées. Que signifie-t-il pour ces femmes? L’une d’entre elles tente de traduire pour nous cette expérience – ce chemin – où s’engage tout leur être : ouverture, humanisation, beauté, communion dans la souffrance, résistance à l’injustice, lumière et amour en sont quelques jalons, qui se résument en un nom : Dieu.

Il y a quelque part en nous une source silencieuse et pure dont nous pressentons la présence, le secret, le charme et la beauté.

Cette source est la partie la plus précieuse de nous-mêmes, le lieu d’où jaillit notre identité la plus profonde. Elle murmure au-dedans et fraie son chemin, souvent en secret. Si elle parvient à la conscience, elle suscite « l’éveil » – l’éveil du regard et du cœur. C’est alors une vraie naissance : naissance à soi-même, aux autres, au monde. C’est la grande ouverture, lieu de la communion.

On peut parler d’un premier niveau de silence, d’une première « humanisation du regard et du cœur ».

Aiguisé par cette beauté, le regard s’ouvrira sur des horizons plus vastes, le cœur y entend le murmure d’une autre source, celle de l’humanité qui a soif de son accomplissement. Mystérieusement, les deux sources se compénètrent.

L’humanité porte en elle une espérance qui aspire à être libérée. Des femmes et des hommes de tout horizon entendent ce gémissement et cet appel. Un chemin nouveau s’ouvre ainsi à eux. Le silence premier s’élargit aux cris et aux détresses du monde qui mettent à nu un autre silence : celui de la souffrance et de la solitude, de la blessure et de la désespérance.      

C’est la source des engagements les plus divers et les plus profonds. S’investir pour faire reculer les frontières du mal, de l’injustice, de l’oppression. Susciter ces dynamismes de vie, de créativité qui redonnent sens et dignité. Libérer les petites pousses fragiles et puissantes d’une espérance jamais détruite. Le meilleur des énergies y est consacré. Le don enraciné dans l’éveil du cœur s’y creuse et s’y nourrit de ce qu’il sème.

Demeure pourtant un autre seuil, une étape cruciale à franchir vers l’ultime fécondité du silence. À un moment ou l’autre de l’engagement, surgira un choix décisif. Comment, dans le feu du combat, ne pas détruire ce qu’on veut libérer? On ne peut faire avancer le règne de la dignité humaine qu’en la respectant. Comment rassembler toutes les forces vives sans créer un nouvel ordre de division? Ici émerge le silence-vérité qui crée la distance critique et permet de garder le cap sur l’essentiel. Ce silence, souvent déchirant, deviendra le terreau où germera l’amour.

En réalité, le dernier mot du silence est amour. Ou plutôt, seul l’amour engendre ce silence qui permet de percer, sans rien exclure, les murailles du mal et de la souffrance, et de les ouvrir sur la lumière. Seul l’amour, qui est pure désappropriation, possède ce dynamisme créateur qui libère les énergies ouvrant sur un avenir plus humain.

Dans le christianisme, cet amour, ce silence créateur qu’il engendre, a un nom : Jésus Christ en son mystérieux silence de la croix ouvrant sur la résurrection. L’appel à la vie contemplative est un appel à entrer en ce silence sacré, à y investir toute sa vie, pour le garder présent et vivant, au cœur de l’humanité. Il est loin d’un silence paisible, favorisant une douce prière. Il est le lieu où le mystère de la blessure et du mal s’engouffre dans la puissance de Vie qui creuse le cœur du disciple à la mesure du don infini offert par le Père, en son Fils, à l’humanité.

Laisser ce silence vivant prendre chair dans sa propre chair, lui offrir lieu et demeure en notre terre, fonde la fécondité essentielle de la vie contemplative chrétienne. Tout autre fruit – service de la compassion, espace d’intériorité, interpellation à l’essentiel, partage et solidarité – n’est pour nous, moniales, que le jaillissement de la source souterraine où baigne notre engagement fondamental qu’aucune utilité apparente ne pourra jamais compenser.

Silences

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