Relations mai 2001

La fatigue  politique du Québec

2 mai 2001 Jean Pichette

La fatigue politique du Québec

« Il est encore possible de penser, et cet acte si important, même s’il est accompli par un adversaire social ou politique, ne doit pas être considéré comme un cantique accessible aux seuls adeptes de la religion de celui qui le chante »

Hubert Aquin

Dans son discours de clôture du conseil national du Parti québécois, alors qu’il venait d’être officiellement désigné président du parti (avant de devenir Premier ministre quelques jours plus tard), Bernard Landry affirmait que « la réflexion [sur la souveraineté] est largement terminée ». Il en appelait ensuite « à l’imagination stratégique », puisque, ajoutait-il, « nous savons ce que nous voulons et ce serait une erreur d’essayer de préciser à la énième décimale ce que le Québec souverain sera ».1

Nous croyons au contraire, à Relations, que les consi­dérations stratégiques ont depuis trop longtemps pris le pas sur une réflexion de fond sur le sens de la souve­raineté nationale dans un cadre mondial en mutation. Aussi nous paraît-il urgent de repenser les bases du projet souverainiste plutôt que de consacrer temps et énergie à de simples opérations de marketing – pudiquement nommées « pédagogiques ». Nous le faisons avec d’autant plus de conviction que toute l’histoire de Relations témoigne d’une indéfectible volonté de défendre les intérêts du Québec : une volonté qui demeure, encore et toujours, et qui justifie la réflexion que nous proposons ce mois-ci à nos lecteurs.

Qu’on se le dise : ce n’est pas parce qu’elle soulève de délicates questions que la revue devient pour autant fédé­raliste. Mais au risque de provoquer quelques grincements de dents, nous croyons qu’il est important de jeter un regard critique sur la dynamique qui loge désormais au cœur de l’action et de la rhétorique du mouvement souverainiste québécois. Tout simplement parce que celles-ci pointent dans une direction qui sape à sa base la légiti­mité même de l’idéal souverainiste.

Dans « La fatigue culturelle du Canada français », Hubert Aquin écrivait, en 1962, que «l’universalisme [auquel il souscrivait] ne doit évoquer en rien les hégémonies ou les anciens empires, et ne saurait s’édifier sur le cadavre des cultures “nationales” non plus que sur celui des hommes. Je crois sincèrement que l’humanité est en­gagée dans une entreprise de convergence et d’union. Mais ce projet d’unanimisation, comme le décrit Senghor d’après Teilhard de Chardin, doit ressembler, pour s’accomplir, à un projet d’amour et non de fusion amère dans une totalisation forcée et stérile».

Un projet d’amour? Peut-être pas. Mais force est de constater que la mondialisation en cours donne un air prophétique à la « fusion amère » évoquée par Aquin, et qu’elle devrait rendre pour le moins suspect l’aggiornamento « mondialiste » que promeuvent depuis plusieurs années déjà les ténors souverainistes du Québec. Il de­vient difficile – voire intenable – de séparer la question d’un projet de société de celle du cadre politique dans lequel celui-ci pourrait prendre corps quand la souve­raineté devient elle-même une voie de passage pour l’uniformisation marchande du monde. À trop vouloir être de leur temps, les souverainistes (ou du moins leurs diri­geants) oublient que notre temps s’acharne à renvoyer dans les poubelles de l’histoire jusqu’à l’idée qu’une communauté politique puisse imposer ses desseins aux puissances impersonnelles – transnationales – du marché. La souveraineté sur un espace national ne peut se justifier à travers la promotion de la destruction de sa capacité d’agir sur le monde, sauf à abandonner a priori tout idéal autre que celui de faire flotter son drapeau dans le concert des nations. Mais cela vaudrait-il des décennies de luttes politiques?

Il y a presque 40 ans maintenant, Aquin constatait encore que « l’invocation d’une réalité lointaine et idéale qui accable notre culture revient souvent chez nos idéologues et correspond, pratiquement, à une volonté de voir dans la culture canadienne-française une réalité “ré­duite”. » Les héritiers de Pierre Elliott Trudeau, à qui Aquin répondait dans ce texte, ne font pas autrement aujourd’hui : ils ne manquent jamais une occasion de présenter le Canada comme l’incarnation d’un universa­lisme ouvert et tolérant dont on ne saurait donc rai­son­nablement se séparer.

Faut-il pour autant redoubler ces ridicules prétentions canadiennes à incarner le bien en troquant la fatigue culturelle dépeinte par Aquin pour une fatigue politique qui ne serait au fond que la forme postmoderne d’un refus collectif d’exister? L’affirmation politique du Québec n’a rien à voir avec l’abandon aux diktats de l’économie, fussent-ils parés d’une prétention à pouvoir les faire jouer en notre faveur. Aquin, encore : « l’autodévaluation a fait son œuvre, depuis le temps, et s’il fallait n’en citer qu’une preuve, je mentionnerais la surévaluation délirante dans laquelle donne maintenant le Canadien français séparatiste. » La version contemporaine de ce délire loge dans la prétention de pouvoir triompher « souverainement » dans une guerre économique mondiale dont on ne questionne même pas les fondements. Comme si la souveraineté constituait simplement une rampe de lancement pour partir à la conquête du monde!

Le dossier que nous vous proposons n’offre aucun mode d’emploi pour une sortie rapide de l’impasse constitutionnelle actuelle. Il impose, modestement, un temps d’arrêt, parce que nous sommes convaincus que l’orientation prise par le mouvement souverainiste dessert la cause du Québec. À tout miser sur « le grand soir » et à s’enfermer dans des jeux stratégiques à courte vue, c’est le Québec dans lequel nous vivons aujourd’hui qu’on finit par malmener. Il faudrait en prendre acte, et rapidement.
À défaut d’avoir déjà un pays du Québec, nous pouvons, dès maintenant, travailler à la construction d’un monde meilleur. Ce ne sera jamais le meilleur des mondes, bien sûr. Mais ce sera un monde réel, pas simplement fantasmé. C’est pourquoi nous continuerons, à Relations, de proposer des voies à emprunter pour faire du Québec une terre de justice. Parce que nous sommes convaincus, avec Hubert Aquin, que «la fatigue, si grande soit-elle, n’est pas la mort»

1. Le Devoir, 5 mars 2001.



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