Relations décembre 2010

Vivre à  crédit

Maxime Ouellet

La fabrique du consommateur endetté

L’auteur, docteur en études politiques, enseigne à l’Université du Québec à Montréal

Sous l’impulsion de stratégies publicitaires sophistiquées, le crédit à la consommation intègre les ménages surendettés à la dynamique d’un développement aveugle, tout en instituant un rapport au monde particulier.

 « Vous êtes plus riche que vous ne le pensez. »
Slogan publicitaire de la Banque Scotia, 2010

« La dévalorisation du monde humain va de pair avec la mise en valeur du monde matériel. »
Karl Marx, Manuscrits de 1844 

Les banques et les compagnies émettrices de cartes de crédit ont abondamment recours à la rhétorique de la liberté et de l’émancipation pour interpeller les consommateurs : « la liberté n’a pas d’âge », avance une publicité de Visa destinée aux étudiants.Mais dans les faits, ce type de liberté ne consisterait-il pas en une forme insidieuse de domination? Les salariés seraient désormais « libres » d’accumuler du capital (par leurs placements), mais en même temps, contraints de convertir une partie de leurs revenus en survaleur (par le paiement des intérêts de leur marge de crédit). En ce sens, le crédit s’appuie sur une idéologie qui se nourrit du désir de liberté et de libération des individus, tout en les insérant dans un régime d’oppression fondé sur le calcul incessant de leurs stratégies de paiement (jongler avec des emprunts pour payer le montant minimum de sa dette, par exemple). Cette idéologie s’arrime parfaitement à la représentation dominante véhiculée par les économistes et les médias de masse, qui présente l’économie de marché comme un phénomène naturel et la production illimitée d’une richesse « abstraite », l’argent, comme étant la finalité de toute société.

Du citoyen-consommateur…

Le crédit à la consommation, de même que la dynamique de surendettement qui lui est inhérente, ne sont pas des phénomènes « naturels » et irréversibles. Ils résultent d’un processus essentiellement idéologique qui a permis de légitimer et de normaliser une conception particulière de l’individu, celle du consommateur utile au « bon fonctionnement » du système capitaliste actuel. Rappelons que les dirigeants industriels du XIXe siècle se sont transformés en « capitaines de la conscience » en cherchant à modifier les pratiques quotidiennes des ouvriers pour en faire des consommateurs (Stuart Ewen, Consciences sous influence : publicité et genèse de la société de consommation, Aubier Montaigne, 1983). L’envie de la dépense, la surconsommation et le pouvoir d’achat ont remplacé le souci de l’épargne, constitutif de l’ancien esprit du capitalisme, afin de répondre aux nouvelles exigences de la production de masse du nouveau système.

Si la pratique de l’achat à crédit se généralise avec l’avènement de la société de consommation, l’endettement des particuliers demeurait tout de même contraint politiquement. Une réglementation stricte de l’émission du crédit et l’adéquation entre les augmentations salariales et la productivité économique propre au modèle fordiste limitaient le recours des ménages à l’endettement massif. Une partie importante de l’endettement collectif reposait sur l’État. Or, cette situation générait une contradiction fondamentale : à un certain stade, l’exigence de surconsommation ne peut plus répondre à la dynamique effrénée de surproduction – c’est la crise.

Des innovations dans les domaines de l’informatique et de l’ingénierie financière ont permis de calculer les risques liés à l’endettement des individus et de les transformer en marchandises pouvant s’échanger sous la forme de produits financiers complexes. L’endettement programmé des ménages – au même titre que l’obsolescence programmée des produits qui entraîne la surconsommation – est essentiel à la logique d’accumulation financiarisée, et c’est pourquoi les entreprises usent de stratégies de marketing agressives pour normaliser et généraliser l’utilisation des cartes de crédit. En offrant des points Air Miles, par exemple, lors de l’utilisation d’une carte, les entreprises cherchent à encourager le recours au crédit pour la consommation quotidienne. Le but est simple : faire en sorte que les consommateurs atteignent un niveau d’endettement qui ne leur permette plus de rembourser le montant total de leurs achats à la fin du mois. Ils passent ainsi au statut dit du revolver, c’est-à-dire celui qui ne paie que le minimum sur son solde de crédit. Dans la même veine, certaines cartes de crédit ciblent spécifiquement les voyageurs puisque les études de marketing montrent que c’est lors des déplacements que les consommateurs sont les plus susceptibles de sur-dépenser au moyen de leur(s) carte(s) de crédit. Une autre pratique d’expansion du crédit est celle des cartes affinitaires. Elles sont de deux types : les cartes « style de vie » (par exemple, la carte Allure de Mastercard est destinée aux jeunes femmes instruites et actives) et les cartes « personnalité », qui profitent de l’industrie du divertissement en promouvant certaines vedettes comme Elvis Presley ou Madonna.

Cette « démocratisation du crédit » légitime les inégalités de richesse dans les sociétés capitalistes avancées. Si elle permet aux personnes défavorisées de bénéficier, en apparence, du même style de vie que les classes aisées, ce sont à elles qu’on impose généralement une moins bonne cote de crédit et de forts taux d’intérêt – qui se trouvent à financer les bas taux d’intérêt dont jouissent les classes moyenne et riche.

La carte de crédit prépayée lancée récemment par Visa, baptisée Rush Card, témoigne de la force d’attraction de la « promesse » d’émancipation véhiculée par le système financier. Cette carte permet aux personnes exclues du crédit et aux ménages qui ne possèdent pas de compte en banque de bénéficier des mêmes avantages, et surtout de la même image, que le reste de la population. Sa formule se résume ainsi : « je n’ai plus les moyens de vivre à crédit, mais il est encore possible de donner l’impression aux autres que je peux le faire[1] ». Cette forme de mimétisme montre la nature perverse du lien social que constitue le crédit dans le capitalisme contemporain : pour s’individualiser et être reconnu comme membre à part entière de la société, il est nécessaire de se soumettre à la domination du fétichisme de la marchandise. Comme le souligne Jean-Claude Michéa : « il est catégoriquement impératif de consommer à seule fin de montrer que l’on consomme » (La double pensée. Retour sur la question libérale, Flammarion, 2008).

… à l’entrepreneur de lui-même

Même si la récente crise financière mondiale a révélé l’impasse de notre système économique, la structuration des rapports sociaux sur la base du crédit a permis, et permet toujours, de maintenir de manière fictive la dynamique d’accumulation aveugle et illimitée à laquelle nous sommes tous soumis.

Pour maintenir cette dynamique de financiarisation de la vie quotidienne, il est nécessaire de transférer la prise de risques – qui devrait, en principe, relever des entreprises – vers les individus, en les incluant dans la valorisation du capital. C’est ce qu’ont eu pour principale conséquence les innovations financières récentes (notamment la titrisation qui permet de transformer une dette telle une hypothèque en un actif s’échangeant sur le marché), selon le rapport Global Financial Stability (2005) du Fonds monétaire international. Les ménages et les individus sont de plus en plus les « amortisseurs des chocs » du système financier, comme en témoigne la crise des subprimes aux États-Unis.

Ce transfert de risques s’effectue dans un contexte de politiques scandaleuses de socialisation des pertes et de privatisation des profits qui ont été mises en place par nos gouvernements pour renflouer les coffres des banques à la suite de la crise. À l’heure actuelle, les principales mesures pour sortir de cette impasse sont essentiellement apolitiques, en ce qu’elles visent les ménages et les individus endettés. Ainsi, selon un rapport de l’OCDE, des campagnes d’éducation financière devraient permettre aux ménages de faire preuve d’un comportement plus « rationnel » (La crise financière : réforme et stratégies de sortie, 2010). La solution serait donc que l’entrepreneur de lui-même gère mieux ses dettes et actifs, qu’il s’adapte davantage à la « rationalité » économique dominante dont on perpétue ainsi la domination sur l’ensemble de la société. Un des moyens pour réellement repolitiser l’économie serait, au contraire, de questionner le rôle du crédit dans nos vies comme le faisaient les Associations coopératives d’économie familiale (ACEF), qui publiaient, en 1980, un document intitulé Le crédit : instrument de domination aux mains des classes dirigeantes.

Le terme « crédit », il faut le rappeler, provient du mot latin credere, qui signifie croire. Notre économie financiarisée repose bien sur une croyance dans la croissance illimitée rendue possible par le crédit. Celui-ci consiste en une gigantesque illusion collective qui est orientée vers un « temps futurisé » complètement fictif. L’accumulation se maintient uniquement en s’appuyant sur un ancrage symbolique qui repose sur le niveau de confiance produit par les institutions financières globales. La crise actuelle exprime ainsi une rupture du lien social, une crise de confiance, qui prend place lorsque la médiation symbolique articulée par le fétichisme de l’argent cesse d’opérer sa magie. Selon Glen Hodgson, économiste en chef du Conference Board, « l’attitude des médias aide à déterminer de quelle façon se sentent les consommateurs […] Si [les médias] continuent à dire que le ciel nous tombe sur la tête, les gens pensent que le ciel leur tombe sur la tête[2] ».



[1] Fabien Deglise, « La fin de la carte de crédit? », Le Devoir, 22 novembre 2008.

[2] « La crise? C’est la faute aux médias! », Le Devoir, 8 janvier 2009.

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