Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

La disparition de la figure de l’intellectuel est le symptôme d’une crise de civilisation

Par : Maxime Ouellet

L’auteur est professeur à l’École des médias de l’UQAM
 
 
La relative absence des intellectuels dans la sphère publique québécoise est souvent interprétée comme une conséquence de la marchandisation des médias. Selon cette interprétation, les médias de masse privilégient le spectacle au détriment de la réflexion critique. Le débat d’idées cède sa place à la foire d’empoigne entre tribuns populistes dont les propos démagogiques confortent les préjugés, ou encore, dans le meilleur des cas, ne reflètent que le point de vue d’une panoplie d’« experts » qui, pour la plupart, sont au service de l’idéologie dominante. Bien que cette analyse soit en partie fondée, elle demeure superficielle.

Crise et raison
Le philosophe Enzo Traverso, dans Où sont passés les intellectuels? (Textuel, 2013), approfondit l’analyse en identifiant une série de facteurs au fondement de l’éclipse des intellectuels : la fin des utopies du XXe siècle, la montée du néoconservatisme, la marchandisation de la culture et la désillusion des nouvelles générations. Il montre que la montée de la figure de l’intellectuel, dont le rôle principal consiste à critiquer toutes les formes de pouvoir, a concordé avec la sortie de la domination des sociétés pré-modernes, au siècle des Lumières, et a permis l’institution d’un nouvel ordre social fondé sur la raison.
 
Cette analyse permet de comprendre divers facteurs expliquant la disparition contemporaine de l’intellectuel. Mais pour identifier la cause profonde de ce phénomène, il faut se rapporter à des penseurs comme Adorno et Horkheimer (La dialectique de la raison), Michel Henry (La barbarie) et Michel Freitag (Le naufrage de l’université), qui postulent que c’est la crise dans laquelle est plongée la civilisation occidentale qui explique la disparition de l’intellectuel. Cette crise est contemporaine du principe même sur lequel s’est édifiée cette civilisation : la raison. Le principe de la raison moderne repose en effet sur l’abstraction de l’expérience sensible du monde, dont rend compte en grande partie la culture, au profit d’une rationalité instrumentale fondée sur l’efficience technique. Dans le monde moderne, n’est rationnel que ce qui est quantifiable. Et ce qui est quantifiable est obligatoirement voué à l’optimisation de la productivité, alimentant par le fait même un processus technique et hyper-rationnalisé de domination.
 
Pensée critique
Cette réflexion nous oblige à poser des hypothèses embarrassantes, voire déprimantes, pour ceux qui espèrent trouver des lieux où est encore possible l’élaboration d’une pensée critique, si du moins on entend par pensée critique la capacité de saisir de manière réflexive et synthétique les grands enjeux de société. Le détournement économiciste de l’université, qui était jusque là le lieu d’élaboration de cette pensée critique, entraîne la disparition de l’intellectuel compris comme figure subjective capable de comprendre le monde de manière synthétique. Plutôt que de permettre la synthèse des connaissances en vue d’y réfléchir de manière critique, les universités favorisent au contraire l’éclatement des savoirs et le développement d’experts issus de micro-disciplines hyperspécialisées qui ne peuvent à terme que produire les savoirs techniques nécessaires au bon fonctionnement du système techno-capitaliste globalisé.
 
Advenant qu’un intellectuel critique réussisse tout de même à surgir de l’institution universitaire, peut-il être entendu par la population en général, ou du moins par ses pairs? Il convient d’en douter. L’égalitarisme grossier de nos démocraties de marché repose sur le relativisme – toutes les idées se valent – et l’échange marchand semble donc s’appliquer également au « commerce » des idées. Comme le soutient Hannah Arendt dans La crise de la culture (Gallimard, 1972), le monde moderne est marqué par une crise de l’autorité qui mène à la disparition de la vie publique : les citoyens de la démocratie de marché refusent d’entendre tout discours qui s’élève au-dessus de la masse sous prétexte qu’il serait autoritaire, et donc par le fait même anti-démocratique. S’ensuit, selon le philosophe Bernard Stiegler, un processus de nivellement par le bas.
 
La disparition contemporaine de la figure de l’intellectuel s’avère donc le symptôme d’une crise dont il faut trouver la cause, et peut-être même le dépassement, dans les contradictions du capitalisme cognitif et de la forme de rationalité qu’il incarne. Au contraire du capitalisme industriel qui cherchait désespérément à contrer « la baisse tendancielle du taux de profit », le capitalisme cognitif se caractérise par « la baisse tendancielle de la valeur esprit » qui nous mène tout droit vers la barbarie.