Relations septembre 2001

La sexualité interdite?

Jean Pichette

La deuxième révolution sexuelle

Le clonage de l’être humain, qu’un médecin ita­lien, le Dr Severino Antinori, affirmait le mois dernier pouvoir réaliser avant la fin de l’année, laisse peut-être présager un rapport totalement nouveau à la sexualité. Au moment même où notre so­ciété semble hantée par le sexe, cela permet de rappeler que les apparences sont souvent trompeuses : derrière le flux libidinal incessant qui traverse nos écrans – de télévision, de cinéma, d’ordinateurs – et se cristallise sur des panneaux publicitaires tapissant les lieux publics, peut-être assistons-nous, au fond, au chant du cygne de la sexualité, aux derniers soubresauts de ce qui paraît pourtant si intimement lié à l’expérience humaine. Est-ce à dire que nous serions en train d’entrer dans le monde de la post-sexualité? Que cela pourrait-il alors signifier?

Le XXe siècle a connu une formidable révolution sexuelle, qui a permis de libérer la sexualité de la reproduction; le tournant du nouveau millénaire rend désormais possible la reproduction sans la sexualité, comme si la dissociation de ces deux termes les rendait totalement étrangers l’un à l’autre. Les technologies de reproduction rendent possible, au nom d’un légitime désir d’enfant, l’engendrement sans relation sexuelle : l’homme de­vient un producteur de sperme et la femme est réduite en une cavité à remplir, un entrepôt d’embryon(s) conçu(s) en laboratoire. Le clonage pousse encore plus loin cette relation technicisée entre l’homme et la femme en faisant disparaître jusqu’à l’idée que la reproduction implique un rapport à l’autre. Le socio­logue Jean Baudrillard a bien décrit cette évolution en écrivant que « du temps de libération sexuelle, le mot d’ordre fut celui du maximum de sexualité avec le minimum de reproduction. Aujourd’hui, le rêve d’une société clonique serait plutôt l’inverse, le maximum de reproduction avec le moins de sexe possible. »

Replacée dans ce cadre, la sexualité peut être vue comme quelque chose de « dépassée », de « rétrograde », et faire l’objet d’un rejet s’apparentant à la version high tech de la condamnation traditionnelle, religieuse, de la sexualité. Mais c’est du coup un renversement important qui s’opère ainsi sous nos yeux. Être « progressiste », dans la version techni­cienne, pourrait aujourd’hui signifier l’affranchissement à l’égard de la sexualité – et non plus à l’égard de la reproduction, comme on le clamait à l’époque de la première révolution sexuelle. Réciproquement, être « réactionnaire », ce serait désormais vouloir maintenir l’engendrement dans l’orbite du rapport sexuel. On note alors la singulière inversion qui s’opère : l’Église était (et est toujours) critiquée pour sa vision « morale » de la sexualité; elle est maintenant aussi mise au ban pour son refus des technologies de reproduction – sa défense de la sexualité!

L’hypothèse d’une sortie de la sexualité est pourtant moins farfelue qu’elle n’y paraît. À l’ère du Sida et de la peur des épidémies, le safe sex par excellence pourrait être l’absence de sexe : une « raison » médicale d’autant plus « convaincante » que le clonage permettrait enfin (!) la réalisation du fantasme de l’auto-engendrement. L’individualisme atteindrait ainsi son paroxysme, dans le repliement narcissique de chacun sur soi. La « fonction » reproductive de la sexualité étant désormais assumée techniquement, on peut aisément imaginer que sa dimension de « plaisir » soit prise en charge de la même façon : la science-fiction ne se prive d’ailleurs pas de nous présenter des scénarios de ce type et les développements fulgurants de la « réalité virtuelle » ont déjà commencé à montrer les multiples possibilités offertes par le cybersexe.

Vision apocalyptique? J. G. Ballard, qui a décrit, dans Crash!, les noces sanglantes de la chair et du métal, parlait de son roman comme d’« un roman apocalyptique d’aujourd’hui ». Les technologies de reproduction, en faisant entrer la fiction dans la réalité, participent de ce que le grand maître de la science-fiction décrit comme « le “fait” capital du XXe siècle », soit « l’apparition de la notion de possibilité illimitée ». Elles ne sont certainement pas annonciatrices de l’apocalypse, entendue dans le sens courant de « fin du monde »; elles nourrissent par contre certainement – en brouillant l’ordre généalogique – l’enfermement dans un « présent proliférant », comme l’écrit encore Ballard, où le « possible » tend à s’imposer comme seule norme légitime. Peut-être un fantasme inavoué, celui de l’abolition de la sexualité, nourrit-il au fond l’imaginaire des technologies de reproduction. En étroite résonance avec l’idée d’auto-fondation de l’individu, celles-ci contribueraient alors à libérer complè­tement les humains de la nécessité du rapport – même biolo­gi­que – à l’autre, en faisant de la technologie le seul « partenaire sexuel ». Cela, me semble-t-il, devrait au moins nous inquiéter.  

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