Relations Hiver 2020-2021
La démesure du monde
L’auteure est écrivaine et philosophe
Les anciens Grecs appelaient la nature phusis. Pour les poètes comme Homère et Hésiode, cela signifiait plusieurs choses : le devenir, la croissance, l’apparence, l’effet… La nature était tout sauf un concept homogène et détaché de l’expérience humaine, comme elle l’est aujourd’hui alors que domine une drôle de relation avec elle, sans qui il nous serait pourtant impossible de survivre. Puisque notre environnement est le miroir de nos agissements, faut-il préciser que notre civilisation ne jure que par l’action, parlant d’aménagement du territoire, de protection des écosystèmes, d’assainissement de l’eau, de gestion des déchets, d’expérimentation animale, d’exploitation des ressources naturelles, etc. ? En concevant la nature exclusivement comme une entité à l’extérieur de nous-mêmes qui demande à être administrée, dominée et exploitée, nous nous sommes engagés sur le mauvais chemin, celui d’une gigantesque expérimentation que nous ne savons ni comment arrêter, ni comment contrôler et qui nous a menés à l’impasse civilisationnelle actuelle.
Mais revenons aux Anciens. Héraclite, le philosophe grec le plus énigmatique à mes yeux, aimait s’exprimer par aphorismes : une phrase, une pensée, une vie. Parmi ceux qui nous sont parvenus sous forme de fragments, il y a entre autres « La nature aime à se cacher ». La Grèce ancienne se représentait en effet la nature sous les traits de la déesse égyptienne Isis, qui avait l’apparence d’une femme voilée et qui aimait se cacher et dissimuler ses secrets. Plusieurs attitudes étaient possibles face à cette déesse : soit détourner son regard d’elle pour s’occuper davantage des choses de la cité (Socrate pensait que s’intéresser à la nature était quelque peu futile), soit adopter la posture prométhéenne qui consiste à « voler » les secrets de la nature – comme Prométhée avait volé le feu à Zeus pour le donner aux mortels – et ainsi accroître ses capacités techniques. Il était possible de dévoiler ses secrets un après l’autre, mais cette fois dans une posture admirative et harmonieuse, comme dans une relation amoureuse où la seule chose qui compte c’est de se fondre et de disparaître en l’être aimé dans un fabuleux désir de fusion. Plusieurs regards différents, plusieurs façons d’être et d’agir dans le monde.
Un peu plus tard, le poète romain Ovide poussera cette dernière attitude plus loin. Dans son célèbre livre Métamorphoses, séduire la nature, c’est s’initier à ses mystères : « Au milieu de cette forêt qu’on vit obéissante au charme des vers, parut aussi le cyprès, verdoyante pyramide, jadis jeune mortel cher au dieu dont la main sait également manier l’arc et la lyre » (Livre X). Pas question ici de faire violence à la nature par des procédés techniques. Le langage de l’art est convoqué pour initier à son mystère, vision en parfaite concordance avec l’idée de la nature telle que perçue, contemplée et ressentie par les Grecs qui la respectaient et l’admiraient à travers le voile d’Isis. La sagesse des poètes antiques était étroitement liée à la conscience qu’ils avaient d’être limités, ce qui ne les empêchait pas de percevoir la nature comme un habitat. Dans cette perspective, l’humain et la nature, le sujet et l’objet, le dehors et le dedans, ne sont plus mutuellement exclusifs. Au contraire, la distinction entre le sujet et l’objet, entre la nature et l’être humain s’efface, l’humain faisant partie de l’habitat, étant en étroite relation avec la nature. Elle est à la fois son milieu et un mystère, mais aussi source d’émerveillement. Il semble bien que nous soyons aujourd’hui à des années-lumière de cette posture qui aurait beaucoup à nous apprendre.
Sauf que la sagesse des Anciens – fondée sur le sens de la mesure – ne peut rien face à notre manière d’habiter le monde, caractérisée par la démesure. L’être humain, pour les Anciens, faisait partie intégrante de la nature, penser déroger à cet équilibre harmonieux était inconcevable. À quel moment la continuité entre nous et les Anciens, dont nous revendiquons pourtant l’héritage, s’est-elle brisée ? Était-ce avec l’avènement de la science moderne et le désir du progrès matériel ? Quoi qu’il en soit, qui aurait cru qu’un jour nous serions obligés de faire l’inventaire des glaciers de la planète et d’adopter des lois pour les protéger ? Mais protéger de quoi en fait, si ce n’est de notre propre démesure ? Pensons à ces dirigeants d’entreprises qui pensent que tout est possible, même déplacer les glaciers de la Patagonie grâce à la technique et les transporter ailleurs afin de pouvoir aménager une mine à ciel ouvert à leur place. Certes, pour les Anciens, le monde était aussi un champ de tous les possibles, mais dans la conscience que le maintien d’une relation harmonieuse entre les humains et la nature est une condition de survie.
La démesure qui nous définit aujourd’hui pourrait aussi bien s’appeler route dans le champ du non-sens.


