Relations septembre-octobre 2016

Le réveil écocitoyen : Initiatives et mobilisations

Jean-Claude Ravet

La « culture unit, la religion divise » : trouvez l’erreur

Cet été, Jean-François Lisée, député de Rosemont et candidat à la direction du Parti québécois, concluait une entrevue à la radio de Radio-Canada (Gravel le matin, 22 août 2016) par cette formule : « la culture unit, la religion divise ». Interrogé sur sa critique à l’endroit de son adversaire Alexandre Cloutier, qui avait souhaité une bonne fin de ramadan à la communauté musulmane, il résumait par là sa position « laïque » à l’égard des croyances religieuses. Tout politicien devrait, selon lui, éviter toute apparence de sympathie envers une religion quelle qu’elle soit, toutes étant source de division.
 
Ce n’est pas sur sa conception de la laïcité – que je considère erronée et que j’ai déjà critiquée à plusieurs reprises – que je veux revenir, mais sur sa vision réductrice de la religion, malheureusement partagée par nombre de Québécois. Celle-ci fait l’impasse sur les grands défis qui se posent à nos sociétés contemporaines, qui souffrent d’adorer une multitude d’idoles et contre lesquelles les ressources millénaires des religions peuvent être d’un grand secours. Le Forum mondial de théologie et libération, par exemple, qui s’est tenu récemment dans le cadre du Forum social mondial à Montréal, comme lors des précédents, au Sud, témoigne de l’apport des religions à la lutte contre les oppressions et à la défense de la dignité humaine. On peut le reconnaître sans pour autant nier leur rôle comme instrument de domination – je renvoie ceux et celles qui seraient tentés de nous le reprocher aux analyses critiques et parfois virulentes sur la religion publiées dans Relations.
 
On ne peut opposer culture et religion comme si nous avions affaire à deux sphères de l’existence et de la société totalement distinctes. Elles sont, au contraire, intimement liées, la religion étant une expression singulière de la dimension symbolique essentielle de l’existence humaine et de l’expérience d’une transcendance au cœur du monde. Le rejet de la dimension culturelle de la religion caractérise autant le fondamentalisme religieux – qui réduit l’esprit à la lettre et la croyance au rituel – qu’un certain rationalisme étroit, positiviste et intransigeant – qui se rapporte notamment aux textes dits sacrés en les prenant au pied de la lettre, précisément à la manière des fondamentalistes. Une telle attitude vise à essentialiser la religion, sans tenir compte des pratiques et des croyances réelles, indissociables de l’expérience herméneutique. Pour les croyants, celle-ci consiste à re-lire – selon une étymologie latine possible du mot religion (« religere ») – les textes et réinterpréter leur rapport à la transcendance, à partir de leur vécu, de leur expérience spirituelle et de leurs aspirations.
 
Par ailleurs, assimiler la religion à la division, comme l’a fait Lisée, témoigne également d’une mécompréhension de sa dynamique fondamentale. Car, comme l’évoque son autre étymologie, la religion cherche à relier (« religare »), à créer des liens à travers la quête de sens. Bien sûr, encore là, les replis, les exclusions, tout comme les dogmatismes, ne sont pas des fictions. Mais comme toutes les réalités vivantes, il faut consentir à aborder le fait religieux dans sa complexité et sa vitalité, sans complaisance mais sans mépris.
 
Certes, l’expérience québécoise d’un cléricalisme étouffant a marqué l’imaginaire collectif et contribué à un rejet massif de la religion. Mais s’obstiner dans cette voie nous prive de l’expérience riche et potentiellement libératrice vécue par un grand nombre de croyants à travers l’histoire qui se poursuit… et cela nous empêche d’ouvrir avec discernement des chemins de dialogue et de solidarité. Faut-il encore le rappeler, cette posture dialogique ne remet aucunement en cause le bien-fondé de la sécularisation de la société, de la laïcité de l’État ou encore de la démocratie.
 
À cet égard, il faudrait rappeler à M. Lisée que la division et le conflit, dans la politique comme dans la religion, ne sont pas strictement négatifs. Ne sont-ils pas l’un des fondements de la démocratie ? Parce qu’ancrée dans l’existence, l’expérience religieuse peut aussi être conflictuelle. Heureusement, dirais-je. L’appel à la justice comme condition de paix véritable ne peut éviter la division : la lutte en fait toujours partie. Taire les exigences de justice au nom du maintien de l’ordre, par exemple, c’est convertir la paix en paix de cimetière. Ne l’oublions pas, évacuer le conflit et transformer la population en troupeau seront toujours les rêves des élites dominantes. Que cela soit au nom d’une gouvernance technocratique ou d’une théocratie n’y change rien.
 
*
 
Comme de coutume à la rentrée, nous avons le plaisir d’accueillir de nouveaux collaborateurs. Ainsi, le Carnet et la chronique poétique seront cette année signés respectivement par l’écrivaine et essayiste Catherine Mavrikakis et le poète et éditeur Rodney Saint-Éloi, dont les Petits poèmes du pays d’en bas seront accompagnés des œuvres de son amie, la peintre Mance Lanctôt.

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