Relations mai-juin 2020
La culture enclavée – Claude Vaillancourt
Notre époque marquée par les nouvelles technologies nous donne accès à une myriade d’œuvres d’art. Voilà qui devrait être source de réjouissance. Pourtant, plusieurs observateurs adoptent une posture critique face à ces transformations culturelles. Cette insatisfaction est à l’origine du nouvel essai de l’écrivain Claude Vaillancourt, qui propose une réflexion historique et critique sur le phénomène de l’industrie culturelle mondialisée. À l’heure du rapport Yale portant sur les géants du numérique (Google, Apple, Facebook, Netflix, Amazon, Microsoft) et le soutien à la culture et aux médias au Canada, les questions soulevées et les réflexions apportées par l’auteur sont plus pertinentes que jamais.
Vaillancourt souligne que la grande disponibilité de la production culturelle de masse, en un clic sur Internet, occulte un double « enclavement » et donne une fausse impression de liberté. D’un côté, la culture est accaparée par une industrie du divertissement de plus en plus concentrée et soumise à des impératifs de rentabilité, qui favorisent les superproductions et une homogénéité culturelle. De l’autre, les créations indépendantes sont prisonnières de ce système et, sans grande diffusion, peinent à trouver leur public.
Ainsi, une coterie de vedettes que l’on peut voir sur tous les plateaux accaparent les revenus, alors que l’immense majorité des artistes doit se contenter de miettes, versées en redevances par les grandes plateformes numériques qui diffusent presque gratuitement leurs œuvres. Cette réalité découle du système capitaliste. L’auteur parle en outre de l’« effet Matthieu », un concept qui provient de la parabole des talents dans l’Évangile selon Matthieu : « À celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait. » (Mt 25, 29).
L’auteur reprend l’idée que la libéralisation de l’économie et le libre-échange favorisent une uniformité culturelle, illustrée par l’omniprésence de la langue anglaise et des productions artistiques anglo-saxonnes, qui deviennent ainsi la nouvelle culture commune universelle. En outre, les produits culturels les plus rentables, parce que les plus diffusés (et vice versa), proviennent du réseau oligopolistique des géants du numérique, qui font main basse sur les profits et pratiquent l’évasion fiscale à grande échelle. Comme l’avaient analysé, à leur époque, les membres de l’École de Francfort, comme Theodor Adorno et Max Horkheimer, l’industrie culturelle, hier et aujourd’hui, nourrit bien les forces conservatrices.
Dans ce paysage médiatique standardisé, la diversité culturelle des peuples ne trouve pas d’espace pour s’exprimer. Vaillancourt souligne avec justesse que cet enclavement n’est pas la résultante de la « loi du marché », mais découle de choix politiques et économiques. On aurait pu croire, dans l’après-guerre, que les conditions sociopolitiques étaient propices à une grande éclosion culturelle, libre et diversifiée, compte tenu des développements médiatiques, de l’édification de l’État-providence et de la démocratisation de l’éducation. Or, ces trois piliers ont été minés tant par les politiques d’austérité tarissant les investissements en culture que par la marchandisation de l’éducation contribuant à une dérive utilitariste, sans oublier la concentration médiatique carburant au culte de la rentabilité et du star system.
Dans ce contexte, où les rapports de force économiques et politiques jouent contre une culture diversifiée, Claude Vaillancourt propose de renforcer les trois piliers publics pouvant défendre cette diversité : l’État, l’éducation et les médias. L’auteur en appelle à une ère « postnéolibéraliste », où la culture serait « démondialisée » et la fiscalité plus équitable, en insistant sur le fait que la diversité culturelle est essentielle à la préservation d’un espace critique et pluriel sans lequel la démocratie n’est qu’une coquille vide.
La culture enclavée
Claude Vaillancourt
Montréal, Somme toute, 2019, 296 p.


