Relations août 2008

Fragilités

Claude Vaillancourt

La course au soutien privé met en danger la liberté des créateurs et l’intégrité des œuvres

L’auteur est écrivain, professeur de littérature et secrétaire d’ATTAC-Québec

Les artistes développent un curieux rapport à l’argent. Ils prétendent souvent s’en affranchir et tenir plus que tout à leur liberté lorsqu’il s’agit de créer. Mais leurs œuvres exigent souvent un soutien financier, parfois considérable; et les artistes ont tous besoin d’argent, ne serait-ce que pour vivre. Face à l’État qui ne finance plus les arts adéquatement, il devient naturel de se tourner vers le privé. N’est-il pas alors opportun de faire d’une pierre deux coups : donner aux artistes l’argent dont ils ont besoin et permettre à des milliardaires et à de grandes compagnies de rehausser leur image par leur contribution à la vie culturelle?

Piège et distorsion

Certes, il devient difficile de refuser des « cadeaux » de la sorte. Mais il faut éviter de se faire prendre au piège et s’assurer de voir les inconvénients d’une pareille pratique, surtout lorsqu’elle commence à tenir lieu de politique culturelle. Dans le domaine des arts de la scène, le gouvernement libéral de Jean Charest a essentiellement encouragé des mesures visant à accroître l’apport privé dans le financement des arts.

Quoi qu’on en dise, l’argent a bel et bien une odeur. Les grandes œuvres d’art ont très souvent été subversives et les artistes ont su se servir de leur liberté pour révéler et dénoncer les maux qui affligent la société. Il est utopique de penser qu’une entreprise ou un individu qui donne de l’argent à des artistes ne se réservera pas un droit de regard sur la création.

La domination des grandes entreprises, les puissants oligopoles, l’affaiblissement de la démocratie au profit des intérêts financiers comptent aujourd’hui parmi les problèmes les plus graves. Un artiste dépendant de ces puissants intérêts devra immanquablement modérer ses ardeurs, pratiquer l’autocensure, limiter son discours à des propos rassurants s’il veut continuer à exercer son métier.

La pratique de la commandite, pour sa part, crée d’étranges distorsions dans la transmission du patrimoine culturel. Il est difficile, par exemple, de ne pas voir une forme de dilution du message ou de perte de sens, lorsqu’une pièce de Brecht est associée à Quebecor, une symphonie de Berlioz à GM ou une exposition de Gauguin à la Financière Sun Life. Des œuvres créées par des artistes isolés et rebelles s’intègrent ainsi à de vastes plans de marketing qui transforment des chefs-d’œuvre en affiches publicitaires.

L’artiste cherchant du financement privé doit se transformer en courtisan. Il apprend, parfois aux dépens de son travail, à flairer les gens d’affaires qui lui seront sympathiques. Il enchaîne les courbettes et convainc son éventuel donateur que l’œuvre offrira une excellente visibilité à son nom ou son produit. Pour que les donateurs délient le cordon de leur bourse, il faut des œuvres populaires et consensuelles. Tant pis pour les artistes d’avant-garde, pour ceux qui appartiennent à la relève, qui émaillent leurs œuvres d’un contenu politique dérangeant ou qui ont le mauvais goût de s’adonner à des arts plus exigeants tels que la poésie ou la danse contemporaine.

La quête des faveurs du mécène est par ailleurs un exercice épuisant. Il faut multiplier les demandes, s’adresser à une fondation et à une autre, subir de nombreux refus, recueillir ici et là des montants qui ne sont pas à la hauteur mais qui ont nécessité beaucoup d’efforts et négocier avec le donateur l’espace consacré à sa publicité. Il faut dépendre des humeurs charitables, espérer que le mécène n’abandonnera pas la culture pour une autre bonne cause, qu’il aimera le produit artistique qu’il soutient et que dans un mouvement de colère contre une production qui ne lui plaît pas, il ne raye pas l’artiste de la liste de ses favoris.

Assurer l’indépendance

Lorsque Keynes a fondé le Conseil des Arts au Royaume-Uni, il visait à créer une structure indépendante « quant à son organisation, libre de toute bureaucratie tatillonne ». Certes, les conseils des arts n’ont pas réussi à éliminer la bureaucratie et les lourdeurs administratives. Mais plutôt que de présenter le recours au privé comme une panacée, il est de loin préférable d’accorder la priorité au financement public par la voie de ces conseils des arts, qui échappent au contrôle politique et dans lesquels les artistes sont jugés par leurs pairs sur leur mérite artistique en priorité. Comme le disait Keynes, « les artistes n’ont pas à faire vœux de leur soumission ».

Fragilités

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