Relations mars 2003

L'idéologie du changement

Nicole Laurin

La conscience de la liberté

L’auteure est sociologue

Certains discours sur le changement sont insuppor­tables : discours politiciens, technocratiques, médiatiques, publicitaires et autres. Ils nous présentent le changement, même le plus absurde, comme inévitable et se justifiant par lui-même. L’appel au changement, jadis porteur d’espoir, débordant de promesses, serait-il désormais un slogan dangereux, au service d’une idéologie réactionnaire?

Pour comprendre ce paradoxe, il faut se souvenir que l’humanité a vécu pendant des siècles sous le joug de la tradition. Il y a moins d’un demi-siècle, on disait encore : « Au pays de Québec, rien ne doit changer. » (Louis Hémon, Maria Chap­delaine, Fides, 1946). Par contre, les sociétés modernes se sont placées sous la gouverne du changement. L’économie capitaliste, la politique libérale, la recherche scientifique sont fondées sur la croyance dans la nécessité et l’utilité du chan­gement, dès lors synonyme de progrès social. La bourgeoisie et la classe ouvrière ont partagé cette croyance. En effet, la révolution communiste ou socialiste représentait, pour la classe ouvrière, l’apothéose du changement.

De grandes luttes sociales ont marqué le XIXe et le XXe siècles. Elles ont entraîné des changements révolutionnaires, que l’on considère aujourd’hui comme des acquis. Le mouvement ouvrier, par l’intermédiaire des partis et des syndicats, a forcé les employeurs à améliorer considérablement les conditions de travail. L’État a été contraint d’adopter des politiques de protection, d’assistance et de sécurité sociale. D’un autre côté, les peuples du tiers-monde se sont émancipés de la tutelle coloniale; ils se sont engagés dans la voie difficile de la reconstruction et du développement. Enfin, au cours des dernières décennies, l’action du mouvement féministe, du mou­vement des Noirs, des groupes opposés à diverses formes de discrimination sociale, a transformé la société de manière irréversible. Ces changements, il faut le souligner, répon­daient aux désirs profonds de ceux et celles qui les ont obtenus, souvent de haute lutte.

L’idéologie actuelle du changement ne parvient pas à dissimuler l’inanité des nouveautés qu’elle propose pour ré­soudre des problèmes importants et urgents. L’incessante et vaine réforme, par le haut, des institutions et des systèmes étatiques – l’éducation, la santé, l’aide sociale, l’immigration – en est la meilleure illustration. De plus, en maintes occasions, cette idéologie annonce comme une bonne nouvelle pour tout le monde, des changements qui ne servent à l’évidence qu’à accroître le pouvoir du capital. Elle présente aussi comme justes et raisonnables certains changements qui enlaidissent et détériorent l’environnement, compromettent la santé des populations et hypothèquent leur avenir. Elle sti­gmatise aussi toute résistance au changement, que celle-ci s’appuie sur la raison, la morale ou les traditions.

Est-il encore possible de croire au changement? D’aucuns y croient : ils osent braver de terrifiants dispositifs policiers pour dénoncer l’injustice de la mondialisation, sous sa forme actuelle, et proposer des solutions de rechange. Des gens se mobilisent pour protester contre la guerre et réclamer des réformes économiques et sociales qui favoriseraient l’égalité et la paix entre les peuples. Un grand nombre d’organisations populaires tentent, malgré les obstacles, d’organiser à la base l’effort de développement des pays les plus démunis. D’autres encore, dans les sociétés les plus riches, essaient de faire évoluer les lois et les institutions pour améliorer le sort des réfugiés et des autres laissés pour compte. Enfin, combien de personnes cherchent quotidiennement à embellir la vie dans leur milieu de travail, dans leur quartier ou leur localité, avec ou sans le soutien d’une organisation? Ces initiatives, qu’elles soient personnelles ou collectives, ne mènent pas à rien. Pour croire au changement, sans doute faut-il croire d’abord à la liberté : le pouvoir de parler et d’agir qui permet d’agrandir, petit à petit, le territoire du bien commun.

Nous ne sommes pas enfermés dans le monde sans aucune prise sur la réalité. Nous ne sommes pas condamnés à l’immobilisme ou à la violence aveugle, ce qui est encore pire. On observe actuellement l’émergence d’une véritable conscience universelle, malgré les divisions et les conflits entre les so­ciétés et au sein des sociétés. Cette conscience est déjà à l’œuvre dans d’innombrables réseaux de communication, dans des organisations de toutes sortes axées sur la résistance et l’action concertée. Elle se manifeste aussi dans la volonté, exprimée de toutes parts, d’évoluer vers des modes de vie et de pensée qui répondent aux besoins essentiels de l’humanité, sur le plan matériel et spirituel. Elle pourrait être une cons­cience de liberté.

L'idéologie du changement

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