Relations mai-juin 2016

Jean-Claude Ravet

La blessure, fondement de la création. Entrevue avec Pol Pelletier

Pol Pelletier – comédienne, auteure, metteure en scène, professeure et théoricienne du théâtre – est une artiste complète. Elle a fait œuvre de pionnière pour le rayonnement des femmes dans les arts de la scène dans les années 1970. Elle se consacre aussi à l’enseignement du jeu, notamment au Dojo pour acteures qu’elle a fondé en 1988 et à l’École sauvage, fondée en 2008. Elle est l’auteure de nombreuses créations dont Joie (1993), Océan (1995), Or (2000), Une Contrée sauvage appelée Courage (2005) et La Robe blanche (2012). Relations l’a rencontrée pour discuter du thème de la création.

Vous dites souvent que la création est un chemin risqué : l’artiste doit se mettre en danger et le spectateur ne pas sortir indemne d’un spectacle. Qu’est-ce qui est en jeu selon vous dans la création ?
                            
Pol Pelletier : Ce qui est au fondement de la création, pour moi, c’est la blessure, la souffrance qui gît au-dedans de nous. C’est mon expérience intime. C’est ce que m’ont appris aussi des milliers de corps en processus de création, au cours de mes années d’enseignement de l’art de la scène aux artistes et au grand public, au Québec comme dans de nombreuses autres cultures. Il y a toujours en nous une souffrance qui veut s’exprimer, mais qui ne trouve pas le chemin. La question fondamentale est alors celle-ci : est-ce qu’on laisse cette souffrance nous détruire, en la refoulant, ou bien on en fait une source de création, de libération ? Je suis habitée par le souci d’aider à trouver ce chemin. Car si je ne l’avais pas trouvé moi-même, je ne serais plus vivante aujourd’hui, tant la souffrance que m’a infligée un prêtre pédophile durant mon enfance a été immense. Si je suis une survivante, c’est grâce à la création.
 
Si personne ne t’apprend à voir au-delà du conscient et à aller au seuil de ta blessure intime – la faille par où peut jaillir une création vitale –, tu refoules tout simplement ta souffrance. Et dans ce refoulement, c’est la haine ou la violence, tournée vers soi ou vers les autres, qui prend le dessus. Et tu peux même t’enfoncer dans le mensonge mur à mur et dans la manipulation. Ce peut être une véritable maladie chez l’artiste qui peut faire énormément de mal à la société, en propageant l’inhumain… au nom du génie artistique.
 
Dans une société vraiment éclairée, il y aurait un ministère de la souffrance, comme il y en a un pour la santé. Mais dans une société comme la nôtre, centrée sur l’efficacité, apprendre à accueillir sa blessure intime, à ne plus la fuir, ce n’est pas une priorité. Car en ressentant sa souffrance on ne peut plus être performant, marcher au pas. Produire au lieu de vivre. On préfère le conformisme à la création, le culte de la fausseté.
 
Même dans les écoles d’art, qui sont des lieux où l’on travaille sur les émotions et les sentiments, on apprend, la plupart du temps, à refouler sa souffrance, à imiter, pas à créer. La création devient policée, obsédée par le marketing.
 
Une création, pour moi, doit au contraire être une révélation, nous amener à quelque chose d’inconnu, nous faire sentir qu’on est en train d’apprendre à travers elle quelque chose de vital. Là, devant nous. Là, en nous. Quelque chose qu’on a peut-être toujours su mais qui était enfoui en soi. La création doit nous atteindre en plein corps. Les signes de cet émoi peuvent être des frissons, des fous rires… Ce n’est pas d’abord cérébral. Au contraire, la raison doit lâcher prise pour pouvoir accueillir le choc dans toute sa vérité. La création visite les profondeurs de l’être.
 
 
Quel est selon vous le lien entre la création et le social, le collectif, le politique ? Quel est le rôle de l’artiste dans la société ?
 
P. P. : Quand je parle de rejoindre sa souffrance, il peut s’agir aussi des souffrances enfouies dans l’inconscient collectif d’un peuple, d’une société – qui peuvent être de l’ordre de l’exploitation, de l’oppression, de l’exclusion : pensons aux femmes, aux Noirs, aux Autochtones. Je vois l’artiste comme la personne qui se charge, au nom de la société, de ce traumatisme collectif pour apprendre à s’en libérer. Dans beaucoup de cultures, l’artiste est vu comme un chaman, un guérisseur. Dans la nôtre, obsédée par l’économique, le rationnel, la productivité, on dit plutôt à l’artiste : « Surtout ne dérange rien. Ne bouleverse rien. Divertis-nous plutôt. » L’artiste doit, au contraire, braver cet interdit et entrer dans un combat continuel avec la souffrance. C’est un chemin périlleux. Solitaire. Ça demande énormément de courage pour ne pas dévier. Quand tu es une femme, c’est pire parce qu’il y a encore le poids social des stéréotypes et le manque de confiance atavique.
 
En persistant dans sa vocation, en plongeant dans ses profondeurs, en accueillant sa souffrance et en touchant la blessure collective, l’artiste est en mesure de déjouer un peu l’emprise de l’inconscient sur nos comportements – en jouant avec lui – et d’ouvrir ainsi des chemins inexplorés d’humanité.
 
L’enjeu de la création, c’est d’arriver à être présent à soi. Les yeux grands ouverts et, en même temps, tournés vers l’intérieur. Quand l’artiste y arrive, c’est là que commence la création. Les masques, les faux-fuyants, les petits et les grands mensonges qui couvrent nos vies, tout cela s’écroule. Le public sent la vérité de son être à travers la sienne.
 
La plus belle scène d’amour que j’ai vue a été jouée par un Monsieur et une Madame Tout-le-monde dans cet état de présence, lors d’une improvisation. C’était quelque chose d’absolument nouveau, qui ne ressemblait à rien d’autre, mais qui touchait en même temps l’universel. Une image bouleversante de l’amour, de la perte, de l’abandon. Personne dans cet état ne pense à imiter quoi que ce soit.
 
Quels moments forts de création collective sont à jamais gravés dans votre mémoire ?
 
P. P. : Je peux dire que j’en ai vécu trois. D’abord le mouvement féministe des années 1970 – un moment exceptionnel d’effervescence collective et de créativité au Québec. Puis, la révolution sandiniste au Nicaragua, dans les années 1980 et, enfin, avec le mouvement zapatiste au Chiapas dans les années 1990, un mouvement qui dure encore. Lors de tels événements, j’ai pu être témoin de la libération de la parole, d’une créativité qui devient une force collective. Au Nicaragua, par exemple, tout le monde voulait être poète, artiste, incluant les plus pauvres, ceux et celles qui semblaient les plus apparemment éloignés de ces préoccupations. Tous les rôles prédéfinis volaient en éclats. La nouveauté pouvait commencer. Ce sont des moments où un peuple, en raison de toutes sortes de facteurs imprévisibles, décide de se pencher collectivement sur sa souffrance pour en faire une source de libération, comme si c’était une question de vie ou de mort. Cela suppose toujours des moments où le féminin, l’émotion, l’intuition, la création jouent un rôle important.
           
Le « printemps érable » de 2012 avait cette puissance. Ce n’était pas qu’une question de frais de scolarité, même si c’était important. Cette mobilisation a été le théâtre d’une créativité et d’une vitalité collectives incroyables, porteuses d’un véritable projet de société inspirant, où le féminin était très présent. C’était pour moi de l’ordre d’un sursaut de vie d’un peuple qui a toujours été conscient de sa fragilité – petite nation francophone en Amérique – et qui refuse de disparaître dans la médiocrité ambiante.
 
Vous vouez une grande admiration à Jovette Marchessault, une artiste féministe et métisse, à la fois peintre, sculpteure, poète, romancière et dramaturge décédée en 2012 : pouvez-vous nous en parler ?
 
P. P. : Pour moi, en effet, Jovette reflète le génie de l’artiste. Elle est née dans une famille ouvrière de Saint-Henri, très pauvre. Elle était en usine à 13 ans. Une grand-mère inspirée, à qui elle vouait un grand amour, lui achetait régulièrement des livres. À la mort de celle-ci, elle fait un serment sur sa tombe, comme je le raconte dans un de mes spectacles : « J’écris ou je meurs. » Elle avait alors 29 ans et un emploi stable dans l’administration qui la faisait vivre convenablement. Elle décide de tout quitter, guidée par une force intérieure qui lui fait comprendre que si elle ne lui obéit pas, sa vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Pour moi, c’est là le fondement de l’artiste. À moins de vouloir flatter la société dans le sens du poil, la conforter dans le conformisme.
 
Jovette a passé des mois dans une cabane dans le bois à essayer de jeter des mots sur une feuille blanche. Ils ne venaient pas. Ou que des banalités. Écoutant la suggestion d’une amie peintre, elle décide de faire des collages. Elle ramasse du plywood dans les poubelles. Elle s’achète de la gouache et devient peintre et sculpteure à partir de rien. Elle fait des expositions. Pour vivre, elle fait des ménages. Arrive un temps où elle n’a même plus d’argent pour de la gouache. Elle se met alors de nouveau à l’écriture. Elle raconte qu’au moment d’écrire son premier texte elle fit une expérience spirituelle intense : une voix lui souffle la première phrase. Pour moi qui ne suis pas croyante comme elle, cette « voix de l’ange », c’était cette part d’elle-même au seuil de sa blessure qui rompait l’interdit qu’elle avait intériorisée, celui de créer à partir des mots, elle, « l’illettrée ».
 
La Pérégrin chérubinique (Leméac, 2001), sa grande œuvre, c’est du pur génie. Un mélange d’humilité et de grandeur d’âme, de féminin, de sauvagerie et de souffle prophétique. Moi qui n’ai pas de culture religieuse – et n’en veux rien savoir, à cause du curé qui a détruit une partie de ma vie –, je tremblais à la lecture de cette œuvre comme si je venais de recevoir une décharge de lumière. Quand je l’ai lue en public pour la première fois dans un festival, en 2003, j’ai demandé à Jovette des clarifications sur tel ou tel passage pétri de références bibliques. Mais une artiste ne sait pas expliquer sa création. Je me suis dit : tu es née dans une culture chrétienne, ton inconscient saura te guider. Alors j’ai fait comme je fais toujours. J’ai mis les mots dans ma bouche et mon corps dans l’espace de jeu. C’est alors que mon corps m’a dit comment les dire. Ç’a été fulgurant.
 
Il faudrait que cette pièce soit jouée dans le plus grand théâtre du Québec, avec de longues queues à toutes les séances. Mais aucun théâtre ne la joue.

Vous établissez un lien entre la création et le féminin. Pourquoi ?
 
P. P. : Pour moi, en effet, la création est indissociable du féminin et de ses trois grandes caractéristiques : la fragilité, le corps (lié à l’inconscient) et la souffrance. Or, la société patriarcale qui est la nôtre dévalorise le féminin, le marginalise radicalement. Ce qu’elle valorise à l’excès, ce sont plutôt la force, la raison, la performance. Cela nous conduit à l’impasse.
 
À cet égard, je m’inquiète profondément de l’engouement qu’on observe un peu partout pour la personne du pape François. Je le vois comme un signe de renforcement de la structure patriarcale non seulement de l’Église, mais aussi des sociétés à l’échelle planétaire.
 
Pour en sortir, créer du nouveau, il nous faut accueillir, hommes et femmes, le féminin. Mettre l’amour de la fragilité avant la force. La fragilité seule ne suffit pas, il faut aimer sa fragilité – là où j’ai mal, là où on m’a fait mal. C’est difficile, parce qu’on déteste ces « endroits ». C’est pourtant nécessaire pour aimer la fragilité des autres. Pour abolir le jeu de la domination et de la violence. C’est un grand défi pour les hommes, car des millénaires de patriarcat ont « normalisé » la violence et la domination dans leurs comportements, les privant d’autant plus de chemins vers leur souffrance, leur fragilité. Par contre, cet amour de la fragilité n’est pas mou, il contient même une capacité de férocité, celle d’une mère ourse qui défend la vie de ses petits. Ce sentiment doit être plus fort que la préservation de soi.
 
Face à la raison qui domine dans notre société – veillant à l’ordre et au bon fonctionnement –, le féminin oppose le corps, lieu des émotions et de l’intériorité. Enfin, face à la performance qui insiste sur les résultats, le féminin oppose la souffrance. Les femmes, depuis toujours, ont porté la souffrance au cours de l’histoire. Il est temps que les hommes prennent leur part. Il ne s’agit pas de rejeter la force, la raison et la performance. Celles-ci doivent plutôt être mises au service de la fragilité, de la vie, de la souffrance. C’est là, pour moi, la condition pour qu’existe un monde plus humain.
 
Mon objectif est de faire des spectacles et des formations si puissants que la fragilité, le corps (et l’inconscient), et la souffrance des gens, femmes et hommes, seront réveillés. Et alors même les papes, les cardinaux, les évêques se mettront à sentir ! Ils éprouveront très exactement ce que des enfants et les femmes ont souffert à cause d’eux. Ils sortiront dans la cour du Vatican, ils se mettront à sangloter devant tout le monde, pendant des jours, des mois, des années, l’Église arrêtera de fonctionner, les corps s’empileront et cette montagne de douleur durera jusqu’à ce qu’un soupir de guérison s’élève de l’humanité. Alors l’art naîtra.
 
 
Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet

La puissance de la création



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