Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Geneviève Aude Puskas

Justin enlisé?

L’auteure est agente de recherche et de mobilisation à Équiterre

Si le premier ministre Justin Trudeau tente d’en finir avec la réputation d’État pétrolier que traîne le Canada, il a encore beaucoup à faire pour résoudre l’épineuse question des sables bitumineux.

La délégation canadienne est repartie du Sommet de Paris sur le climat avec un accord prometteur en poche. À l’engagement de rester sous la barre des 1,5 °Celsius de réchauffement mondial (les scientifiques conviennent qu’une augmentation moyenne de 2 °C serait « désastreuse »), pris par l’ensemble des pays signataires, s’est ajoutée l’annonce faite par le Canada de consacrer 2,65 milliards de dollars en cinq ans pour aider les pays en développement à combattre les changements climatiques.
 
La liste des promesses est longue : établir la cible canadienne de réduction des gaz à effet de serre (GES), sabrer dans les subventions aux producteurs d’énergies fossiles, réviser le processus d’évaluation environnementale des projets énergétiques et assurer la consultation et le consentement des populations autochtones. Mais de retour au Canada, les choix sont difficiles. Jim Carr, le ministre des Ressources naturelles, a par exemple voulu rassurer l’industrie pétrolière en insistant à plusieurs reprises sur « l’importance de transporter nos ressources vers les marchés » (Le Devoir, 19 novembre 2015).
 
À ce jour, l’évaluation de deux importants projets de pipelines se poursuit, malgré l’opposition populaire. Le projet Trans Mountain de Kinder Morgan, en Colombie-Britannique, traverserait une aire de conservation en banlieue de Vancouver et cinq poursuites judiciaires pèsent déjà sur son sort. Quant à TransCanada, les clous continuent de s’enfoncer dans le cercueil de son oléoduc Énergie Est depuis la sortie de Denis Coderre et de 82 maires de la Communauté métropolitaine de Montréal pour s’opposer au projet. En tout, plus de 300 municipalités à travers le Québec et sept communautés autochtones s’y opposent.
 
En janvier dernier, le gouvernement canadien a établi un nouveau processus d’évaluation transitoire pour les projets en cours d’examen. Il prévoit des délais plus longs pour favoriser la participation et accorde une attention particulière à la consultation des Premières Nations, financement à la clé. On soumettra aussi les projets à un « test climat ». Le principe ? Additionner les GES liés au pipeline et déterminer si « ça passe ou ça casse ». Les émissions doivent rester en-deçà d’un certain seuil afin de limiter la hausse de la température planétaire à 1,5 °C. Le nouveau processus évaluera donc les émissions directes du pipeline (celles liées à la construction) et celles en amont (liées à l’extraction des sables bitumineux). Le ministre des Ressources naturelles ne s’est pas prononcé sur les émissions en aval (raffinage et combustion du pétrole).
 
Pour l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, c’est trop peu devant l’urgence des changements climatiques. Le grand chef Stewart Philip de l’Union of British Columbia Indian Chiefs a déploré quant à lui que le gouvernement canadien refuse de considérer le « non » comme une réponse.
 
Pendant ce temps, les compagnies et les gouvernements provinciaux de l’Ouest s’impatientent à l’idée que le pétrole enclavé ne puisse gagner les marchés extérieurs. L’Alberta doit éponger un déficit de 6 milliards de dollars, 100 000 emplois se seraient envolés selon l’Association canadienne des producteurs de pétrole et des dizaines de milliers d’autres postes sont menacés.
 
Le premier ministre a répété publiquement que c’était « aux Canadiens de décider ». En s’en remettant à l’acceptabilité sociale et au « test climat » comme critères de décision, il semble vouloir se déresponsabiliser d’un choix politique qui lui revient. D’autant que c’est lui qui met en place les paramètres de décision. Le test climat sera légitime si les cibles adoptées pour le calcul sont assez ambitieuses. Les négociations avec les provinces ont d’ailleurs commencé pour formuler la cible de réduction du Canada. Le Québec vise -37,5 % de GES d’ici 2030, un objectif qui se rapproche de celui de l’Union européenne (-40 % par rapport à 1990).
 
Les données scientifiques sont claires : on ne peut continuer à développer les sables bitumineux si on veut rester sous la barre des 1,5 °C. À lui seul, le pipeline Énergie Est augmenterait de 30 à 32 millions de tonnes (Mt) par année les émissions canadiennes de GES, selon l’Institut Pembina (en guise de comparaison, le Québec en entier produit 78 Mt par an).
 
Il faut sortir de notre dépendance au pétrole. Même la première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, s’est engagée à diversifier l’économie albertaine afin de rendre la province plus résiliente. Le choix n’est pas binaire. Il est possible de compter sur une économie prospère dans un environnement sain.
 

La résistance, impératif de notre temps



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