Relations Septembre 2012

Une Église appauvrie: une chance?

Table ronde avec Catherine Foisy, Patrice Perreault et Marco Veilleux

Jeunes croyants entre inquiétude et espérance

De jeunes croyants membres du groupe Foi et engagement du Centre justice et foi nous partagent les défis actuels à relever pour l’Église, dans un contexte de rupture dans la transmission de l’héritage chrétien.
 
Catherine Foisy, doctorante en sociologie à l’Université Concordia;
 
Patrice Perreault, agent de pastorale à Granby;
 
Marco Veilleux,délégué à l’apostolat social pour la Province jésuite du Canada français et membre du comité organisateur des Journées sociales du Québec.

Relations : Commentvivez-vous l’appauvrissement de l’Église québécoise? Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face en tant que jeunes croyants?

 
Patrice Perreault : Une des difficultés est le clivage marqué entre les groupes de jeunes croyants. Les groupes comme Myriam Bethléem et Marie Jeunesse sont très actifs et dans certains cas financés par l’Église, sous prétexte qu’ils attirent les jeunes. Or, les discussions sont parfois difficiles avec eux, car leur modèle d’Église est souvent en opposition à la société. L’important y est d’affirmer sa foi contre un monde perçu comme étant à la dérive. Les jeunes qui en font partie ont une appartenance ecclésiale forte, mais sans démarche critique.
 
Catherine Foisy : J’ai moi-même participé récemment à une réunion de Mission Jeunesse pour organiser l’événement Montée Jeunesse dans l’archidiocèse de Montréal. Elle rassemblait notamment des représentants de groupes comme Myriam Bethléem ou la branche féminine des Légionnaires du Christ. Cette année, l’événement souhaitait intégrer une procession eucharistique dans un esprit d’affirmation identitaire très fort. Nous avons fait une contre-proposition en faveur d’un pèlerinage urbain qui présentait des lieux significatifs sur le plan de la justice sociale. Elle a été refusée.
 
Ce que l’on propose à ces jeunes, c’est une relation personnelle avec le Christ et des formes de piété empruntées à nos grands-mères, qui datent de bien avant le concile Vatican II. La coupure dans la transmission de l’héritage catholique a été tellement forte que les jeunes croyants ne connaissent pas l’importance de l’engagement social chrétien et pataugent dans des milieux conservateurs plus par ignorance que par conviction. Il ne faut pas s’étonner qu’ils privilégient l’adoration eucharistique, car ils n’ont aucune connaissance de l’histoire du catholicisme social. Leur sentiment d’appartenance à ces groupes est d’autant plus fort que plusieurs proviennent de familles éclatées ou ont des carences sur le plan affectif; ces groupes répondent à leurs demandes de reconnaissance et d’appartenance. La religion revêt ainsi un rôle palliatif quasi parental.
 
Patrice Perreault : En effet, comme ces jeunes n’ont pas eu cette transmission des connaissances, la foi devient un rempart contre l’angoisse d’être projeté dans un monde globalisé. Ils trouvent refuge dans une forteresse rassurante, d’où le piège dans lequel l’Église risque de tomber : la confusion entre foi et identité forte. Actuellement, au Québec, on observe une dérive dangereuse : on instrumentalise l’Église pour forger une identité contre l’autre, alors que le christianisme est lui-même rencontre avec l’altérité. Les évêques doivent faire preuve de prudence devant cette tendance.
 
Paradoxalement, le clergé représente l’une des difficultés d’une Église appauvrie. Il ne conçoit pas l’existence de l’Église ni son avenir sans lui. Pourtant, jusque vers le début du IIe siècle, le « mouvement Jésus » était fondamentalement laïc et on revient à cette situation, mais avec un problème de mémoire à résoudre. Notre défi comme jeunes croyants est la réactualisation de la tradition, au sens fort du terme, c’est-à-dire « traduire », faire nôtres les enseignements du Christ dans un paradigme contemporain. Or, Benoît XVI, dans ses dernières encycliques, se situe dans une théologie quasi médiévale repoussante. À moins d’être un spécialiste de la question, on ne le comprend pas! Les jeunes sont souvent perdus devant ce discours ecclésial d’un autre âge.
 
Marco Veilleux : Depuis trente ans, plus précisément depuis la visite du pape en 1984, nous vivons le déclin de l’Église québécoise en tant qu’institution ayant une présence au monde signifiante, s’incarnant dans des lieux concrets de médiation avec la culture et la société. Comme chrétien, cela m’inquiète beaucoup, car pour l’Église, cette présence au monde passe toujours par des lieux institués qui permettent aux croyants d’être en dialogue constant avec la société.
 
L’appauvrissement dont on parle, c’est donc celui du projet d’une Église locale québécoise, enracinée dans un milieu. Cette Église se désagrège avec le déclin de ses structures institutionnelles. Elle se comporte comme un groupe de pression et se manifeste lorsqu’elle a des droits ou des convictions à défendre, mais elle semble peu préoccupée par le bien commun. Il s’agit d’une communauté identitaire et affinitaire qui fait des processions du saint Sacrement de la même façon que d’autres font des parades de la fierté gaie : chacun manifestant son « folklore », sa « diversité », sans réelle articulation avec la société. Ce modèle conforte certains jeunes qui ont des angoisses devant l’anomie ambiante. Mais il dénature profondément ce qu’a voulu être l’Église du Québec : une institution au cœur de son peuple. L’épiscopat ne semble plus avoir ce souci pastoral d’accompagner la réalité et le destin de cette petite nation francophone en Amérique.
 
Avec cette perte des structures et des lieux institutionnels, chaque croyant porte désormais sur ses frêles épaules la responsabilité individuelle d’incarner l’Évangile. Cela est très fragile, car l’individu joue alors le rôle de l’institution comme lieu de médiation entre la réalité socioculturelle et la tradition chrétienne. Mais un individu ne peut être une institution à lui seul. Or, sans institutionnalisation, la transmission n’est pas possible…
 
L’arrivée du néolibéralisme, dans les années 1980, a accentué ce phénomène d’individualisation du rapport au religieux. Cela se manifeste entre autres dans le fait que des gens s’enferment de plus en plus dans des bulles spirituelles – qui sont par ailleurs sécurisantes dans un monde angoissant. L’Église officielle, de son côté, tend au narcissisme : elle se contemple dans sa propre mise en scène, se publicise et adopte des modes de gestion et de marketing corporatif. Là réside un des grands dangers qui guettent le catholicisme contemporain : devenir un marchand de sens qui offre des idées, des slogans, des valeurs, des marqueurs identitaires, sans être réellement à l’écoute des gens.
 
Rel. : Cet appauvrissement de l’Église offre-t-il de nouvelles possibilités pour les jeunes croyants?
 
P. P. : Contrairement à la génération précédente, qui était dans le rejet et la démolition, j’estime qu’il est important de maintenir un lien institutionnel. Car nous n’avons pas grandi sous le règne d’une institution religieuse oppressante. Et à la vitesse à laquelle les choses se détériorent, on se retrouvera bientôt dans une Église sans lieu de rassemblement – ce qui pose problème pour la continuité du christianisme au Québec.
 
Un autre défi se pose à nous : la pastorale sociale doit se faire différemment en tenant compte des besoins des jeunes, notamment de ceux qui éprouvent des carences affectives et familiales, tout en permettant de s’ouvrir à l’autre. Non pas comme si l’Église était détentrice de la vérité, mais comme un groupe de personnes qui est à la recherche, avec d’autres, de réponses et de questionnements. Les chrétiens ont une couleur à apporter à l’engagement social, qui est de l’ordre de la rencontre. Ce questionnement renvoie aux différences entre les jeunes chrétiens engagés et les plus âgés. Avant, ceux-ci n’étaient pas confrontés aux enjeux de la différence, de l’appartenance chrétienne : elle allait de soi. Or, aujourd’hui, les jeunes croyants peuvent s’engager socialement et politiquement dans une multitude de groupes et sont ainsi confrontés au raisonnement inverse : l’engagement social est une « évidence » pour les plus politisés; c’est la couleur chrétienne qui ne l’est pas. Comment l’engagement chrétien peut-il nourrir l’engagement social? Comment faire pour qu’il tienne compte des fragilités des gens, des besoins des jeunes, tout en ouvrant à autre chose, en créant une forme d’institutionnalisation différente – un peu à l’image des chrétiens des premiers siècles?
 
C. F. : Il y a également une véritable exigence de formation. Bien connaître d’où l’on vient, la tradition d’Église dans laquelle on s’insère, le christianisme, l’Évangile, etc., est maintenant un défi pour les jeunes croyants. Aussi, ceux qui ont une lecture chrétienne critique du monde dominant doivent faire attention de ne pas reproduire ce qu’ils reprochent au système en pensant avoir « la » solution. Dans le contexte actuel, l’Église fait un péché d’orgueil, car son appauvrissement devrait l’amener à être plus humble, plus accueillante, plus ouverte. Nous-mêmes, comme jeune génération montante dans l’Église, nous devons adopter cette attitude. Par exemple, l’Église québécoise était auparavant ouverte à ce qui se faisait dans les autres Églises, dont les latino-américaines. Cela doit être poursuivi, actualisé, notamment avec des projets de coopération internationale pour les jeunes, qui en reviennent changés. Cela renvoie encore à un problème de transmission dans notre société : les jeunes croyants, qui ont grandi dans un contexte sécularisé, ne savent pas qu’il y avait une vitalité dans l’Église québécoise et des inspirations venant des modèles d’Églises du Sud qui ont permis de mettre en place des communautés ecclésiales de base, le Réseau des politisés chrétiens et des passages vers une Église-peuple de Dieu.
 
M. V. : Cet appauvrissement nous offre la chance de revisiter ensemble l’enjeu de la reconnexion de l’Église avec la société. Quand quelques jeunes des groupes « foi et engagement » du Centre justice et foi publient une lettre sur les Indignés ou le mouvement étudiant, cela interpelle des gens qui associent autrement la religion avec la droite. Ils peuvent enfin entendre une parole différente venant de croyants. Le catholicisme ne saurait se réduire à être un porte-étendard des valeurs morales de la droite! Il doit plutôt se mettre au service des corps souffrants et prendre soin du corps social. Notre défi est de rappeler que le mouvement de l’Évangile, c’est d’aller vers le monde, d’être solidaire des gens, de les accompagner, de prendre soin du prochain. Le concile Vatican II prônait d’ailleurs une Église décentrée vers les pauvres, les mouvements sociaux, le monde.
 
Prenons acte de notre finitude, de nos manques profonds, de notre besoin des uns des autres. Souvenons-nous que le plus faible d’entre nous est le plus important, car il nous révèle notre humanité. Notre chance, dans cette Église appauvrie, est donc de nous rapprocher de cette profondeur-là, en choisissant la « pauvreté avec le Christ pauvre » (Ignace de Loyola). Sans cela, l’Église continuera à devenir toujours plus marginale, insignifiante et impertinente.
 
Bien sûr, nous résistons à ce dépouillement, car il est difficile d’accepter cette fragilité et cette humilité. Nous avons pourtant le défi de chercher la solidarité avec les autres, de recréer des lieux où l’on prend soin du monde, où l’on retisse du lien social, et de la signification humaine, de manière quasi artisanale. Comment, aujourd’hui, va-t-on prendre soin du corps social souffrant? Car le corps du Christ est là, et c’est là qu’est l’avenir.
 
P. P. : Dans le paradigme néolibéral, on individualise le témoignage de foi. On assiste alors à sa véritableprivatisation et à l’essor d’une spiritualité « Harlequin » – « mon Dieu et moi nous nous aimons ». Or, ce qui est le plus important pour les chrétiens maintenant, ce n’est pas tant d’affirmer notre foi en Dieu que celle en l’humain, qui est certes un être ambigu, mais aussi porteur de lumière. Le christianisme confesse une foi en un Dieu qui croit en l’humain, suffisamment pour se commettre dans le destin de l’humanité. Cette espérance est une dimension chrétienne très marquante chez les jeunes, surtout dans un contexteoù le désabusement et le cynisme sont devenus les critères du réalisme. Plus on est désabusé, plus on est réaliste et plus on est cool. Cela conduit à une forme de nihilisme qui est contraire au message chrétien.
 
Un grand défi à relever pour les jeunes croyants est de retrouver une foi en l’être humain et en l’avenir. Notre préoccupation pour les enjeux écologiques interpelle la spiritualité chrétienne, qui est invitée à développer un regard où les autres êtres ne sont plus considérés comme des objets, mais reconnus comme des sujets relationnels. Notre survie dépend de la qualité du tissu complexe d’interrelations sociales. Cela nécessite d’étendre le principe de solidarité à l’ensemble de la Terre, à lutter contre la souffrance et surtout à rejeter la loi du plus fort – une illusion conduisant à un cul-de-sac mortifère – pour embrasser la solidarité, la compassion et l’amour.
 
De par sa conscience, l’être humain peut déceler dans la toile de la vie une harmonie, une beauté d’autant plus grande qu’elle s’avère précaire. Comme un miroir, cette fragilité le renvoie au caractère fini, contingent et relatif de l’existence. Cela l’amène à considérer la beauté de son espèce tout autant dans son ensemble que dans l’unicité de chaque personne. Autrement dit, l’humain fait aussi partie de la beauté du monde. Sans doute est-ce là que réside la dimension subversive de la Bonne Nouvelle.
 
Propos recueillis par Amélie Descheneau-Guay

Une Église appauvrie: une chance?

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend