Relations septembre 2011

Jeunes voix engagées

Marco Veilleux

Jeunes chrétiens en recherche

L’auteur, membre de l’équipe du Centre justice et foi, accompagne deux groupes de jeunes préoccupés par le lien entre la foi et l’engagement

Comment, lorsque l’on est un jeune chrétien préoccupé par les questions sociales, articuler sa foi et ses engagements? C’est la question que se posent, depuis bientôt un an, deux groupes – l’un à Québec et l’autre à Montréal – d’hommes et de femmes âgés entre 25 et 40 ans. Cette quinzaine de personnes est rassemblée par le Centre justice et foi dans le cadre d’un projet financé par la Fondation Béati. Celui-ci porte sur la transmission aux nouvelles générations d’une pratique croyante d’analyse et d’engagement pour la justice sociale.

Cette démarche nous place d’abord devant un fait démographique : les « jeunes croyants » étant relativement peu nombreux au Québec, les « jeunes croyants engagés socialement » sont encore plus rares. Ils se retrouvent donc dans une position de double marginalité : minoritaires dans leur Église à cause de leur âge et de leurs préoccupations sociales, ils le sont également, à cause de leur foi, au sein des groupes ou mouvements séculiers de la société civile. Cette double marginalité explique probablement les quelques constats qui se dégagent des échanges que nous avons menés jusqu’ici avec cet échantillon limité, mais représentatif, de jeunes croyants engagés.

D’abord, il ressort que plusieurs membres de cette génération éprouvent un malaise à s’identifier comme des « militants ». Pour eux, la militance évoque plus souvent qu’autrement une sorte d’activisme essoufflant. En tant que croyants, ces jeunes sont en quête d’une « spiritualité de l’action ». Ils désirent que leurs engagements s’inscrivent dans un horizon de significations existentielles plus large. Ils ont donc soif de temps de recul et de retour réflexif sur l’action – temps qui leur apparaissent trop souvent éludés chez les militants sociaux qu’ils rencontrent. Cette légitime recherche de lieux de discernement pour orienter et nourrir l’engagement peut aussi parfois les plonger dans une certaine forme d’inertie.

Comme bien d’autres de nos contemporains, ces jeunes croyants sont très sceptiques à l’égard de ce que l’on a appelé les « grands récits ». Ils ne croient plus vraiment à la possibilité d’une révolution sociale globale; à l’idéal d’une totale libération des peuples, des classes et des individus; à la transformation radicale des systèmes et des institutions; ni même, souvent, au projet de souveraineté nationale du Québec. Face à la complexité du monde actuel, leurs espérances sont beaucoup plus modestes et fragiles. Ils cherchent à établir des solidarités à échelle humaine. Ils misent beaucoup sur les « petits gestes » et les « petits pas » qui peuvent faire une différence ici et maintenant. Leur mobilisation est rarement sans réserve : ils veulent préserver leur qualité de vie, leur liberté personnelle et de penser, leur « jardin secret ». Au-delà des causes, ils sont surtout interpellés par des « témoins ». Ils souhaitent également, par-delà la nécessaire critique des structures, nouer de réels liens de proximité avec des pauvres, des étrangers et des exclus. Pour eux, en effet, ce n’est pas d’abord les idées, les débats ou les rapports de force qui « mènent le monde », mais plutôt le risque de la relation à l’autre – où se révèle, pour un croyant, le visage de l’Autre. Ils se méfient donc énormément des discours trop fortement campés sur le plan idéologique. À cause de cela, certains les jugeront – à tort ou à raison – comme étant peu « radicaux ».

À la différence de toute une génération de militants de l’Action catholique qui, dans les années 1960 et 1970, a opté largement pour « l’immersion totale dans les combats du monde » en se faisant extrêmement discrète sur ses convictions religieuses, ces jeunes revendiquent explicitement leur appartenance à la tradition chrétienne. Ils se demandent comment la foi, qui est pour eux une véritable instance de critique sociale, peut faire une différence dans l’engagement. Parce qu’ils ont baigné depuis toujours dans une culture profondément marquée par le pluralisme et la diversité des appartenances identitaires, ils veulent pouvoir nommer cette différence chrétienne. Sans tomber dans le prêchi-prêcha ou le prosélytisme, ils tiennent à affirmer que c’est d’abord et avant tout l’Évangile qui les pousse à l’engagement. Le Sermon sur la montagne (Matthieu 5) leur paraît être une inspiration tout aussi valable et percutante que bien des manifestes ou programmes de gauche. Toutefois, parce qu’ils se sentent porteurs d’une espérance qui concerne ce monde, tout en le dépassant, ces jeunes croyants éprouveront probablement toujours une sorte de tension. Celle-ci sera féconde si, au lieu de les paralyser, elle les amène à s’inscrire lucidement dans des réseaux sociaux et ecclésiaux plus larges. Et, ce faisant, à oser faire alliance avec tous ceux et celles qui œuvrent, par-delà les différences de convictions et de générations, à faire advenir la justice – ce signe indubitable, pour les croyants, du Royaume.

Jeunes voix engagées



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