Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Marc Chabot

J’écris l’histoire des âmes

L’auteur est écrivain et parolier

 

« Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l’image d’une époque. C’est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre. J’enregistre des centaines de personnes. Je reviens voir la même personne plusieurs fois. Je n’écris pas l’histoire des faits mais celle des âmes. »
Svetlana Alexievitch

 

Je voyage peu. C’est peut-être un défaut, je ne sais pas. Je ne me souviens même plus de mon dernier voyage à Montréal. Quelle horreur ! Pas tellement. Les villes se ressemblent toutes maintenant. Quelques emplacements pour les touristes, pour les habitants, pour les affaires. Quelques emplacements pour les sans-abri. Des policiers, des pompiers, des chiens et des chats.

Je voyage peu. Quand j’ai besoin de partir, je prends un livre et je m’égare. Depuis une semaine, j’étais dans L’Archipel du Chien, le dernier roman de Philippe Claudel (Stock, 2018). On ne sait pas exactement où ça se trouve, cet archipel, mais j’apprends qu’il s’y passe un drame humain.

Puis dans les prochains jours, je lirai Rescapé de Jean-Pierre Gorkynian (VLB éditeur, 2015), premier roman d’un écrivain québécois d’origine syrienne. Nouvel égarement. Besoin d’être ailleurs. Le monde est partout. Beaucoup dans les romans et les essais. Là, il y a une parole, il y a des questions, il y a un désir de vivre qui tente de s’exprimer.

Ce désir de vivre est universel. Il n’a pas de pays, il n’a pas de frontières, il n’a pas à se justifier. Nous sommes là. Sans trop savoir pourquoi. Ici ou ailleurs.

Dans un très beau livre de Svetlana Alexievitch, une femme déclare :

« J’ai fait une dépression. Je suis restée huit mois couchée, sans parler. Je ne savais plus marcher. Et puis j’ai fini par me lever. J’ai réappris à marcher. Je suis là… J’ai repris pied. Mais j’ai vécu de très mauvais moments… On m’a crevée comme un ballon… Pourquoi je vous dis tout ça ? [1] »

D’ici, on pourrait sourire. Après tout, ne faut-il pas être un peu fêlée pour faire une dépression parce que le régime communiste vient de s’écrouler ? Il s’agirait d’un sourire idéologique. Dans le monde, les réjouissances ont été très nombreuses après la chute du mur de Berlin. La liberté arrivait comme un cadeau. Pourtant, cette femme s’en remet à peine. Il y avait un monde, il y avait un espoir, il y avait un rêve. Elle y croyait. Elle avait participé à quelque chose d’unique. Il y avait autre chose que le capitalisme sauvage. Soudain, on vient lui dire : c’était une erreur, on efface tout et on repart.

Depuis quelques semaines, je voyage avec Alexievitch dans un pays qui n’existe plus. Il me vient soudainement une réflexion bizarre : c’est comme voyager dans un pays qui n’est jamais devenu un pays et qui a soudainement tout effacé. Des personnes rient, mais ce n’est pas drôle du tout. Je continue de vivre dans un monde qui brise les rêves, les hommes, les femmes et les peuples. Serait-ce cela, donner une direction à l’histoire ? J’en doute.

Un homme dit dans le même livre :

« Toute ma vie, j’ai vécu avec ma foi : nous étions les plus heureux, nous étions nés dans un pays magnifique, comme il n’en avait jamais existé » (p. 111).

Je voyage dans les livres et dans le monde. Ce n’est pas toujours très confortable. Je suis obligé de me reposer. Je vais lire ailleurs quelques jours et je reviens à cet essai sur le temps du désenchantement. Des pages d’histoire se tournent et on se demande si on pourra y revenir. Parce qu’on ne peut pas se contenter des faits. On ne peut pas se contenter de constater. Nous avons besoin d’un autre temps. Il y avait l’enchantement, il y a le désenchantement, il devrait y avoir maintenant le souci pour l’histoire, le souci de l’autre, le souci du monde.

Il y a aussi un autre homme russe qui raconte qu’il a été envoyé dans un goulag sous Staline. Il croyait fermement qu’il s’y trouvait par erreur. Si le camarade Staline l’avait su, il aurait arrangé tout cela. J’en vois un qui rit. Pourquoi ?

Pour me changer un peu les idées, je me dis que je dois retourner dans le roman de Philippe Claudel, L’Archipel du Chien. Un vieux médecin souffre d’insomnie. Il se lève. Il allume le téléviseur. Des nouvelles du monde en continu.

« Cela l’étonnait que des hommes politiques puissent parler ainsi au milieu de la nuit – pour qui et pour quoi donc ? Il ne se sentit pas le courage de remettre le son pour en apprendre davantage, car il savait que ni celui-ci, ni un autre n’avaient de choses à dire, des choses profondes et profondément nécessaires sur la marche du monde, comme celles qu’on peut trouver dans les livres par exemple. Mais le métier de ces hommes est de parler tout le temps, de parler et de ne jamais s’arrêter de parler, de vivre dans la parole, même la plus creuse et qui devient un bruit inepte et enjôleur, le chant moderne des Sirènes » (p. 65).

Je n’en sors pas. Je cherche une parole qui a de l’âme. Je ne promets rien. Je suis un lecteur. Tout autour de moi, on me promet tout et rien n’arrive. Tant pis. Il faut fabriquer son bonheur avec les mots de l’âme.

 

[1] S. Alexievitch, La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, traduit du russe par Sophie Benech, Paris, Actes Sud, 2013, p. 125.

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