Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Texte : Natasha Kanapé Fontaine, illustration : Fanny Aïshaa

Je suis la sirène aux grands bois

Au Nord
mes entrailles grondent
les étoiles veillent
les drapeaux rouges
se sont dressés
droits dans le vent
 
Tanite ana Tshakapesh ?
Miam e petaman tan eshepimutet
Miam e petaman tshipa takushinu[1]
 
À l’aurore
les géants anthropophages
mangent l’horizon
de nos vieux jours
 
Ne suis-je plus qu’une ennemie
sur ma propre terre
pour revenir en conquérante
et retenir l’avenir
de se défendre lui-même
sous le socle des barrages
et des mines ?
 
Pourfendre l’adversité
ces ogres de chantiers
bouffant même les cœurs
de nos fils
anxieux d’aimer
une femme-territoire
de nos filles
anxieuses d’aimer
les yeux bleus du ciel
et du sud
 
Au Nord
mes entrailles grondent
les étoiles veillent
les drapeaux rouges
se sont dressés
droits dans le vent
 
Ils ont tenté de poser
une pierre verte et luisante
sur ma poitrine
illuminée par sa puissance
libre ou captive
désormais
 
Je meurs en un souffle
L’uranium n’est pas un bijou
pour une femme Innu
 
Morte
ils iront vider mon corps
entre les algues de mon fleuve
ils ne savent pas que je suis
l’épouse adultère
de ses vagues
ils me jettent à mes amants
je suis cannibale prêtresse
du vent et de la mer
je me suis mariée aux quatre éléments
 
Le bois est celui qui m’accompagne
au-delà des rivages
je suis la femme qui tombe du ciel
ils ne me reconnaissent pas
ils ne connaissant pas nos légendes
 
Je suis la sirène aux grands bois
le caribou viendra
se nourrir
de mes intestins
il viendra tourner en moi
le cycle vital
le monde sera refait
en mon ventre
et mon cri sera de mazout
renversé sur l’écume
de mon fleuve
 
L’animal viendra plonger
en mon corps décomposé
mes doigts
iront rassasier les bêtes
des abysses
mes cheveux ramperont
sur les plages
et j’aurai un nom de reine
un homme-tambour
posera sur mes lèvres
le bijou d’or
de son amour
 
Ainsi lorsque je ressusciterai
en une enveloppe d’eau
et de poissons innombrables
je me glisserai dans le nom
des rivières
je m’insinuerai
parmi les forêts dévastées
le ciel me désirera pour son cœur
je plongerai en lui pour l’aimer
et il me rejettera à nouveau
en pluie fine
sur toute la terre
 
Que je puisse enfin
embrasser le visage des dissidents
mes frères
debout sur les rapides
debout sur les routes forestières
guerriers du futur
mes sœurs
montées sur leur fierté grandiose
elles auront un nom de reine
femmes-territoires
 
Je suis la sirène aux grands bois
J’ai dix mille choses à te dire
tu ne toucheras pas à Nitassinan
tu ne toucheras pas à mon corps
je reviendrai déchirer tes traités
je reviendrai noyer tes ambitions
 
Mon corps est à Nitassinan
tu ne construiras pas ta fortune
sur mes bassins
et mes montagnes
 
Être Innu ou ne pas être Terre
ainsi le choix s’impose
ainsi la vie te parle
 
Tanite ana Tshakapesh ?
Miam e petaman tan eshepimutet
Miam e petaman tshipa takushinu
 
Au Nord
mes entrailles grondent
les étoiles veillent
les drapeaux rouges
se sont dressés
droits dans le vent.

 


[1] Où est-il Tshakapesh ?
 Comme si j’entendais comment il marchait
 Comme si j’entendais qu’il s’en venait

La puissance de la création



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