Relations Hiver 2021-2022 / Chronique littéraire

Je pense à toi
Dialogue poétique entre les mots de l’autrice et éditrice Valérie Lefebvre-Faucher et les images de l’artiste visuelle Natascha Niederstrass
J’ai encore fait le rêve où nous cueillons des petits fruits, où nous faisons des confitures pour l’hiver pendant que tu me confies tes visions. Tu me dis que l’équilibre revient après le désastre. Tu me présentes tes anciens enfants.
ça fait déjà un an
on devrait faire un projet pour l’été
comment tu t’en sors, toi, avec tout ça ?
Ce soir t’es loin, mais je ne comprends pas l’absence. Et je ne veux pas vérifier à quel point c’est immatériel, être ensemble.
Mets de la musique, imite la chaleur des mains.
Mange beaucoup d’ail, écris-moi.
Ça me fait plaisir de te lire.
Je t’envoie dans les airs un baiser qui rejoint l’essaim. Tu viendras, une fois, en vélo jusque dans Villeray. Je te ferai un pouding chômeur.
J’imagine les chutes. Ma mort, la tienne. L’événement de ta mort passe en boucle sur mon écran depuis que j’ai fait ta connaissance. Je vis et revis ce choc, que tu sois tout près ou pas, en vie ou pas. J’hallucine ta souffrance, ta fin, et ce cinéma perpétuel prouve que je suis bien vivante, de t’aimer et d’avoir peur. Il ne t’aide pas ; il fait seulement des avions de papier dans nos ventres pour nous emporter loin de la terre maison.
J’ai pensé à ton père et à la rue de ton enfance ; je pratique des chansons pour ta fenêtre. Je suis convaincue d’être le spectre qui flotte au-dessus de ton lit et souffle, maladroite, dans ton cou. Dis, quand reviendras-tu ?
C’est moi ce soir qui me rends au chevet, au berceau de mousse et de drap qui ne te contient pas. Le vent soufflé par l’incendie caresse nos visages, se confond avec le flux des actualités, le souffre des légendes. Ton sourire me distrait des apocalypses. Il n’y a plus de neige qui tienne.
Veux-tu prendre l’air ?
Ta présence faiblit, comme elle l’a toujours fait, mais tes yeux font des trous dans l’univers. Des trous pour se saluer.
Prends un bain, fais une sieste avec le chat au soleil, il te faudrait de la vitamine D.
l’angoisse a un cycle : attends la prochaine bouffée pour pousser
n’oublie pas de danser avec l’air qui passe
ouvre, vois-tu quelque chose ?
Peux-tu me dire ce qui compte vraiment, maintenant ?
La vie s’éteint. Tout le temps.
C’est une chute qui reprend son élan. Sur nos disparitions régulières je peux me taire, me coucher et flotter. Mais sur leur précipitation ? Mais sur la tienne ? Je ne glisse jamais en toi pour sentir la douceur de la mort. Tu n’es pas un lac, une odeur de forêt. Tu me réveilles, me rappelles à l’âme flambeau. Je me battrais pour toi.
Je voudrais nous rassurer
mais je suis une fille faite en sursauts
amoureuse des lancées, souvent je veux que tu te fâches, que les humains résistent
que la vie se propulse et dévore les galaxies de ses grandes dents anarchistes.
Je fais partie du cortège des pleureuses.
Nos voix tiennent encore la note des foules aux poings levés, des abeilles, des moules cuites dans l’océan. Des enfants pas vaccinés contre l’Ebola. Je bats la mesure si fort que je n’aide pas les cœurs à s’éteindre en paix. J’avance au rythme de la chanson
de l’aïeule dont j’ai oublié le nom
C’est l’humanité que je veille.
As-tu bu ta tisane ?
Fais de grands rêves, je voudrais y être, dans cette union qui n’a besoin que d’un corps, à ce qu’on en sait
en dehors de l’écran, en dehors du songe, tu as des gestes doux et précis
tu as cueilli des graines et appris à coudre
tu as ri jusqu’à perdre la voix et fait des dessins de tous les nuages d’hiver
je t’aime quand tu cries, quand tu pleures de colère,
quand tu rien
quand tu trouves la dignité là où on ne voit plus que les miettes et les os
mon miroir
Gardons ensemble le rythme
Tends tes petits doigts pas encore lancés, attrape ma passion pour l’avenir
Que nos départs s’éparpillent, légers
le contraire de l’extinction
Je ne me recueille pas sur la fin, je parlerai tant que j’aurai une bouche à moi et j’espère même en trouver d’autres pour porter tout cet air. Je tiens vos mains une à la fois, je dis
essayons, faisons mieux, je ne t’oublie pas
je dis tout sauf « Je ne peux rien faire. »
je ne te demande rien que cet abandon de ta nuque au frisson de beauté, et un souhait d’éternité
Pour traîner encore prenons soin du chemin. Je ne veux pas qu’il rompe.
Je pense à toi sur la route. Devant, derrière. Que peux-tu vouloir d’autre qu’une suite ? Un équilibre fragile maintenu par l’amour fou.
Je n’ai jamais protégé personne, mais je t’écris pour croire en nous le plus longtemps possible
Tu as déjà combattu ; tu sauras encore
as-tu quelque chose à démolir, au cas où ? à enserrer ?
fais une blague stupide, un rond de fumée
expire
Tu peux aussi lâcher les oiseaux et la rage, tout oublier de la cruauté
Je ne retire pas ma main tendue. Prends-la
si tu veux
Il reste l’image de ton sourire du midi. Prends-la si tu veux.
As-tu encore peur ?




