Relations mai 2001

La fatigue  politique du Québec

Naïm Kattan

J’ai choisi le français!

Choisir le français comme langue d’écriture est plus qu’un acte politique. Pour l’écrivain, la langue est un vecteur inséparable de la substance de son être : son expression. J’ai, pour ma part, changé de langue. Ce fut une longue route dont la traversée m’imposa près de vingt ans de silence. Aujourd’hui, quand je me bats encore avec la langue, je ne diffère point des autres écrivains, y compris ceux dont la langue d’expression est celle de leur naissance.

Ainsi, pour moi, le choix de la langue va au-delà des pro­blèmes constitutionnels qui font la manchette des journaux. Je comprends, cependant, que pour tous ceux pour qui la langue est d’abord un instrument d’échange, de communication professionnelle et, dans un sens plus large, de rapports humains, la question puisse revêtir un aspect politique. Vivre dans une communauté, aussi libre et ouverte soit-elle et, encore davantage quand elle est pluraliste, exige un instrument de communication commun. Pour le Montréalais que je suis et, à plus forte raison, pour l’ensemble des Québécois, cet instrument ne peut être que celui de la majorité, le français.

Ainsi, cette langue s’impose-t-elle comme un besoin et, bien plus, comme une nécessité. Cela n’interdit pas à tout groupe de faire usage d’une autre langue à condition de reconnaître une langue commune : le français. Qu’il faille l’affirmer politiquement me paraît naturel car, autrement, ce serait la dislocation de la société en îlots épars, séparés, ce qui entraîne l’isolement de chacun des groupes et, encore davantage, des individus.

Le véritable problème se pose quand on lance la question : à qui appartient la langue? La réponse immédiate, quasi automatique serait : à tous ceux qui en font l’usage, qu’ils en aient fait individuellement le choix ou que l’école la leur ait imposée, sans parler de ceux pour qui la langue est un héritage qui s’inscrit dans un patrimoine dont elle est la gardienne. Il est évident qu’au Québec, la majorité francophone, d’appartenance ou de descendance catholique, tient à demeurer fidèle à un passé et à des traditions. Or ceux-ci ne sont transmissibles aux autres, à toute la pluralité de groupes, que dans la mesure où ce passé et cette tradition s’inscrivent dans un mouvement, dans une démarche qui indique l’avenir et qui s’ouvre à l’ensemble de la population.

Si l’option est de dire que l’héritage et la langue qui le transmet appartiennent à une ethnie, un groupe qui appelle les autres à s’associer dans leur défense, cela relègue tous ceux qui ne font pas partie de cette ethnie au rang d’alliés, de compagnons de route qui épousent une cause valable, mais qu’ils ne peuvent pas percevoir comme étant la leur. Pour moi, il existe une autre option qui me semble la plus raisonnable et, au surplus, la plus efficace : celle de déclarer qu’héritier d’une tradition, un groupe majoritaire convie tous les autres à partager cet héritage en y ajoutant le leur dans un mouvement commun qui, tout en renforçant et en enrichissant celui de la majorité, cons­truit une société porteuse d’une culture qui s’édifie, qui s’invente tous les jours grâce à la participation de tous, em­pruntant une langue commune et dont les formes ne sont pas imposées et préalablement définies.

J’ai fait ce choix essentiel dès mon arrivée à Montréal, il y aura bientôt un demi-siècle, alors que je créais le Bulletin du Cercle juif, un organe modeste certes mais qui indiquait la voie de l’avenir, celle de l’échange libre dans l’élaboration d’un projet commun, celui de l’édification d’une culture ouverte à tous. Une telle entreprise va au-delà des options constitutionnelles et politiques tout en en reconnaissant l’existence. L’adhésion à cette culture plurielle qui s’invente est nécessaire tout en étant libre. C’est dans le mouvement que les frontières de l’origine, de l’appartenance religieuse n’apparaissent plus comme des obstacles infranchissables mais comme des routes qui convergent dans une volonté commune de vie et d’épanouissement.

La fatigue  politique du Québec

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