Relations juillet-août 2019

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu pourrais ne pas t’égarer. »

Rabbi Nachman de Bratzlav

La marche est un fait banal, quotidien. Et pourtant, elle est une des caractéristiques fondamentales de la condition humaine, sans laquelle l’humain n’aurait pu advenir – le langage, la pensée, l’imagination trouvant dans l’acte de marcher leurs origines, comme le relate le paléontologue Pascal Picq dans La marche. Sauver le nomade en nous (Autrement, 2015). Elle demeure encore aujourd’hui une manière d’habiter humainement le monde.

Si elle renvoie évidemment à nos déplacements de tous les jours, la marche recouvre aussi des activités et situations sociales, économiques, politiques et religieuses très diverses. La richesse de ses expressions l’atteste : balade, cheminement, déambulation, errance, flânerie, promenade, randonnée, trek, vagabondage, etc. ; mais aussi : caravanes de migrants et de réfugiés, itinérance, marches de protestation, de ralliement ou de solidarité, nomadisme, processions, pèlerinages… La marche se compte en pas, mais aussi en kilomètres et parfois en milliers de kilomètres. Elle se fait dans la solitude ou avec d’autres – parfois très nombreux –, par nécessité, en solidarité, pour se garder en santé, ou porté par la beauté, la transcendance, la lutte, l’espoir.

Cette réalité aux mille visages nous fait entrer de plain-pied dans la condition humaine, en posant comme centrale l’expérience du corps. La randonnée en montagne, dans la forêt ou à la campagne, par exemple, nous connecte à nos sens, à nos sensations, à nos émotions. Elle nous met en état d’attention à ce qui se passe et advient en nous et autour de nous. Le monde, comme une chair, nous touche, nous enveloppe de sa présence. Il cesse d’être un simple espace extérieur à nous : des liens s’établissent, une profondeur se creuse, fourmillante de vie et de sens. Par la marche, nous faisons pleinement l’expérience d’appartenir au monde. Elle a aussi la vertu de libérer la pensée, l’imagination et la rêverie. Comme si l’effleurement de la nature faisait vibrer la dimension symbolique de l’existence et nous rappelait que l’eau, la lumière, les arbres, les animaux… vibrent en nous, sont faits de matière et d’imaginaire, nous habitent et nous forgent. La marche incarne le fait que l’être humain est naturellement poète et que la métaphore est sève du langage.

Dès lors inviter à la marche, c’est convier à prêter attention aux liens qui nous relient étroitement à la nature, à ce qui est visible mais aussi invisible, comme aux deux rives de l’existence que les pas explorent, avec les yeux et l’âme. C’est inciter à éprouver pleinement le monde comme une altérité qui déboussole en même temps qu’elle attire et interpelle, en cessant de le voir seulement comme mesurable et disponible pour assouvir nos besoins. Marcher aiguille l’existence sur les chemins d’humanité, vers la quête de l’essentiel, le plus souvent infime, fragile, éphémère, délesté du superflu qui nous encombre et nous submerge.

La promenade dans les villes est une autre occasion de se réapproprier l’espace – confisqué trop souvent par la circulation des automobiles et des marchandises – en tant que dimension vitale de l’existence. Le flâneur « herborise sur le bitume », dit Walter Benjamin, il recueille les signes urbains inscrits dans les rues, les quartiers – populaires ou aisés –, l’architecture, la pub, les jardins, l’allure et les visages des passants, la laideur ou la beauté des paysages ; il rumine leurs significations, capte les appels du passé et du présent ; ces signes sont autant de nourritures qui aident à vivre et à lutter pour des lieux de vie digne.

Les marches à caractère politique et social, les manifestations de rue, les protestations, les caravanes de solidarité sont d’autres expressions d’une humanité en marche, vouée à la liberté et à la justice, et d’un monde qui est fondamentalement constitué de relations et d’interdépendance. Au-delà des objectifs qui les mobilisent, les personnes qui manifestent ont le privilège d’éprouver le souffle qui les unit, l’espoir qui les porte, la valeur inestimable du bien commun qui les relie, l’utopie qui les a mis et les maintient en marche. Les bienfaits d’un tel bain de foule ne sont pas moindres que l’énergie vivifiante que peut donner un « bain de forêt » (shinrin-yoku, disent les Japonais) pour le marcheur solitaire.

Même quand elle est mue par la souffrance, même quand c’est la misère, la terreur ou la guerre qui jette les gens sur les routes, la marche reste encore au cœur de la condition humaine, comme une issue salvatrice, parfois la seule qui reste. Elle témoigne d’un monde qui ne cessera d’être en mouvement tant que tous et toutes n’auront trouvé leur place. Les pieds sont mus par l’espoir parfois fou de trouver un havre de paix, une terre hospitalière, quelque part au-delà du désert, de la mer, des montagnes à franchir – et qui peuvent se muer à chaque instant en cimetière –, et malgré la faim, la peur, le froid, l’épuisement et la rapacité humaine. Les files interminables de réfugiés ne nous renvoient-elles pas l’image douloureuse de la condition humaine aux prises avec le mal, l’injustice, la violence… une humanité toujours en exode ? Et quand la crise écologique nous frappe comme elle commence à le faire, cette solidarité avec les laissés-pour-compte ne pousse-t-elle pas à se mettre tous et toutes en marche pour trouver ensemble une nouvelle manière d’habiter la Terre, de produire, de se nourrir, de vivre ? Et de laisser derrière soi, à l’instar des réfugiés, notre sécurité devenue illusoire, en osant l’aventure ?

En ce sens les pèlerinages et les processions religieuses parlent à leur manière de la vie comme d’une marche incessante ; des vies précaires en quête de sens ; des chemins de vie qui passent par la gratitude et la soif insatiable de justice, de paix et de bonté. Et comme nous le rappelle la tradition abrahamique, le départ sans itinéraire, sans repère, vers une terre promise, est toujours actuel. Il se révèle être un long retour vers soi, enfin libéré des idoles qui détournent de la solidarité et du partage.

Ce n’est pas pour rien que dans de nombreuses traditions religieuses, la présence d’anges – du divin et de la grâce – est associée à des vagabonds qui demandent l’hospitalité ou, au contraire, aux hôtes qui les accueillent, avec bienveillance ou même réticence. C’est que les uns et les autres donnent à « voir » le manque, le vide fondamental qui nous unit, nous relie, nous fait grandir et devenir humains. À l’image de ce « pain partagé » qui, dans le christianisme, ne nourrit pas mais creuse la faim et le désir de justice et de paix.

Inviter à la marche est en soi un pied de nez au tout-à-la-technologie et à la rationalisation à outrance de la société qui tendent à dicter nos manières de faire comme nos manières d’être et de vivre. La marche nous rappelle en effet qu’au-delà de l’injonction à produire, à consommer et à être efficace – à marcher au pas, au rythme infernal de la machine –, nous sommes des vivants, tout simplement, qui aspirons à jouir avant tout de la vie et à être heureux, nous qui rêvons, pleurons, aimons, souffrons, rions… marchons.

Le spectacle de passants courbés vers leur téléphone intelligent, déambulant dans l’espace public en restant indifférents à leur environnement, privés des regards qui se croisent, se fuient, se sourient ou se désirent, projette la tristesse d’une « culture du regard baissé », comme l’appelle le sociologue Hartmut Rosa.

À une époque où la technologie, toujours plus omniprésente et invasive, tend à quadriller nos vies, à nous couper de notre corps, à nous rendre immobiles et autant étrangers au monde qu’à nous-mêmes, le retour à l’expérience de la marche est essentiel dans une société obsédée par l’utilité, la rentabilité, la productivité et la maîtrise. Parce qu’elle est ouverture à l’égarement, à la rêverie, à la contemplation, à l’amour du monde. Parce qu’elle brise le carcan de la fatalité, de la résignation, du cynisme. Parce qu’elle nous apprend à habiter la terre en poète, et non seulement en consommateur, en entrepreneur, en propriétaire, et surtout pas en maître.

Certaines époques poussent parfois les hommes et les femmes qui veulent préserver l’humanité de leur monde à prendre le maquis ; la nôtre nous demande de prendre le chemin et de nous mettre en marche.

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